#064 – Travail, passion = pièges à cons

Vous êtes nombreux et nombreuses à me demander si j’aurais préféré être écrivain, musicien ou dessinateur… Enfin non, personne ne me le demande, mais il faut bien que je fasse semblant d’avoir un lectorat. C’est paraît-il ainsi qu’on fait venir des gens. Faut faire croire que vous êtes lu, comme ça on se dit « mince alors, tout le monde le lit et pas moi », et l’humain étant moutonnier (ou le mouton étant humanier, ça marche dans les deux sens du coup), on se met à vous lire. Vous êtes donc extrêmement nombreux et nombreuses —oh la la ! si vous saviez, des dizaines de milliers chaque jour, peut-être plus—, à me demander si j’aurais préféré être écrivain, musicien ou dessinateur. Je vous réponds, donc.

En fait, j’ai d’abord voulu être paléontologue, ou au pire archéologue si ce premier choix de carrière n’aboutissait pas. Enfin, pas au tout tout début, au tout tout début je voulais être policier-kinésithérapeute, mais on m’a fait comprendre que c’était bouché comme secteur. Donc paléontologue ou archéologue. Seulement j’étais allergique à la poussière, ce qui me fit rapidement changer d’avis, ça et le fait que c’était bouché aussi. Ensuite, j’ai voulu ne jamais travailler. Ce que je réussis assez bien jusqu’à aujourd’hui finalement, comme quoi parfois les vœux de jeunesse se réalisent…

Oui mais voilà, je sentais bien qu’on attendait de moi une quelconque envie de participer à la société, alors je me suis dit qu’artiste, c’était pas mal. À eux on leur foutait la paix. Quand un·e artiste rêvasse le nez en l’air au lieu de travailler, on dit : « ah la la, c’est un·e artiste ! » et tout le monde rigole. Alors, pas con, je me suis dit que j’allais être dessinateur. Je dessinais depuis tout petit, bien que très mal, et l’un de mes meilleurs amis dessinait lui aussi. Lui disait vouloir être chara-designer. Ça voulait dire créateur de personnages dans le milieu du jeu vidéo japonais de l’époque. C’était un terme un peu compliqué, ça faisait sérieux, ou du moins ça faisait personne qui sait ce qu’elle veut. À ces gens-là aussi on leur fout la paix en général. Donc j’ai dit : moi aussi, pareil, je veux faire chara-designer. Mais ça m’avait l’air un peu trop rigoureux à la vérité.

À la même époque, le prenais des cours de bande dessinée. C’est donc tout naturellement que j’en suis venu à me dire : oh dessiner des histoires, c’est pas mal non plus, Akira Toriyama dit qu’il dessine en regardant la télé, franchement peinard ! En plus on dessine les personnages qu’on veut, y a pas de patron pour te dire mets des gros muscles ici, ou rajoute-moi des nichons là. Ma B.D., mes personnages ! C’est ça que je veux faire. Malheureusement, je n’étais pas assez persévérant pour ça. On m’appelait le Prince du Brouillon parce que je ne dépassais jamais cette étape. Une fois le crayonné vaguement terminé, je passais à autre chose. Je ne savais pas encore que ce serait un bon résumé de tout ce que j’entreprendrai dans ma vie par la suite. Au bout d’un moment, j’ai dû me résoudre à l’idée qu’étant incapable de terminer le moindre dessin il valait mieux me tourner vers une carrière de scénariste. C’est toujours de la BD, mais c’est quand même moins chiant que le dessin. Alors j’inventais des histoires, mais j’avais du mal à faire dans l’original. C’était nul. À treize-quatorze ans, rien de moins normal.

Puis j’ai eu ma première guitare. J’allais être rock star, cette fois c’était sûr. Enfin, peut-être reggae star, le rock ça avait l’air fatiguant, même si c’était le genre qui me plaisait le plus et que je n’avais jamais écouté de reggae. Mais les groupes de musique c’était dur à monter, surtout pour moi qui n’aime pas jouer en public. Un peu plus tard, heureusement, j’ai eu un ordinateur sur lequel je faisais de la musique d’ambiance électronique à base de samples tout seul dans mon coin. Je me disais que mouais, ça pouvait marcher mais j’y croyais pas fort. Entre temps, j’avais pris l’habitude d’écrire des paroles de chansons et des poèmes. Au bout de quelques années, voyant que ce que je faisais n’intéressait pas grand monde, même si moi j’aimais vraiment ça, j’ai décidé que ce ne serait qu’un hobby de plus. Et puis, de ne rien avoir à vendre, c’est toujours plus pratique pour expérimenter des machins tranquillou plutôt que de devoir se contraindre à faire quelque chose qui marche et se détester pour ça.

Pour finir est donc venue l’écriture, mais bon, pareil. Je ne suis pas un énorme lecteur, j’écris donc assez mal. De plus je manque de sujets. Je n’ai sans doute pas été assez maltraité par la vie pour qu’il me semble essentiel de parler longuement de ceci, inévitable de traiter de cela. Et puis c’est long et ça fait mal aux yeux d’écrire. Déjà que je suis hyper myope…

Tout ça est donc bien compromis. C’était quoi la question que vous ne m’aviez pas posée déjà ? Ah oui, musicien, dessinateur ou écrivain ? Ben aucun des trois. Je préfèrerai ne rien glander et que ça me suffise, mais comme la pression sociale est toujours là, très forte, il se peut qu’un jour je sois malheureusement obligé de me résoudre à devenir l’un des trois.

#057 – Peut-On Gagner (sans tricher) ?

Un certain commentateur persévérant remet tous les deux jours le sujet sur le tapis, et mon amie m’a également fait part de son envie de me voir traiter la question. Alors voilà : parlons POG, parlons bien.

Selon votre âge, le terme réactualisera chez vous de nostalgiques images de cour d’école ou ne vous dira absolument rien. De mon côté, le simple fait de lire ces trois lettres fait surgir de ma mémoire sacs bananes et croûtes aux genoux. J’appartiens donc à la première catégorie, celle qui était à l’école primaire quelque part entre 1990 et l’an 2000.

Pour les autres, de quoi parle-t-on ? On cause de petits disques de carton d’environ 5 cm de diamètre. Côté face, un dessin, côté pile, une marque. On peut les collectionner, les échanger, mais on peut également jouer aux POG. Dans ce cas, chacun·e ramène ses POG —de préférence dans un sac banane, comme je vous le disais, dont on aura vidé quelques unes des billes qui s’y trouvaient pour faire un peu de place à ce nouveau passe-temps—, puis on discutaille afin de décider lesquels chacun·e met en jeu : « moi je mets mon POG tête de mort qui brille, donc il vaut beaucoup, donc il faut que toi tu mets au moins deux POG qui brillent pas pour que ça le vale ». Ensuite, on monte une petite colonne en empilant les POG choisis par chaque participant·e, côté face vers le sol. C’est là qu’on sort les kinis. Un kini est un disque de plastique, cette fois, de même diamètre qu’un POG mais plus épais. Chacun·e va se servir de son kini en le balançant à tour de rôle sur la pile de POG. Après chaque lancé, la joueuse ou le joueur récupère les POG qu’il a réussi à faire se retourner côté face en l’air : elle ou il les a gagnés. On refait la pile, et on recommence jusqu’à ce que tous les POG aient trouvé un·e propriétaire.

Pour gagner plus facilement des POG, une technique consistait à ne pas jouer soi-même, mais à faire discrètement le tour des bananes restées ouvertes et sans surveillance par les joueurs et joueuses trop concentrés·es sur leur partie. Seulement il ne fallait pas oublier de se sentir un peu coupable ensuite, et surtout se souvenir de ne pas rejouer ces POG-là, sans quoi on se faisait pincer. Au propre comme au figuré.

Il y a quelques années, plein de nostalgie que j’étais, j’avais acheté sur eBaie une machine à fabriquer des POG ainsi qu’une dizaine de planches officielles de POG vierges. C’était encore l’époque où les blogs BD foisonnaient, et je comptais demander à plusieurs dessinateurs et -trices de réaliser des séries d’une dizaine de POG chacun·e. Les POG auraient ensuite était vendus, et la somme récoltée aurait servie à me rembourser de ces achats ainsi qu’à rémunérer les artistes. POGU, que ça devait s’appeler. U pour Underground. Ç’aurait été un peu noir, un peu adulte, monstres et cul. Évidemment, ce projet, comme tout projet digne de ce nom, a fini au fond d’un tiroir. Je ne saurai même plus me souvenir d’où se trouve ce matériel ou si je ne l’ai pas tout simplement jeté.

Tout à l’heure j’ai parlé des années 90, mais par souci d’exactitude il faudrait préciser que ce jeu existe depuis les années 20 ou 30. Dans les pays anglophones, il est mieux connu sous le nom de Milk caps. Pourquoi ? Parce qu’à la base ces petits disques de carton se trouvaient dans des bouchons de bouteilles. Bouteilles de jus de fruit ou de lait. Tout cela aurait débuté à Hawaii quelques décennies après le début du siècle donc, bien qu’un jeu très similaire existait déjà au japon au XVIIe (men’uchi 面打 ou menko 面子). Le nom qu’on connait par chez nous vient d’ailleurs de la marque de jus très descriptive Passion fruit-Orange-Guava créée en 1955 par une entreprise de Maui. Et s’il y a effectivement eu un regain d’intérêt pour le jeu dans les années 90, c’est sous l’impulsion de deux entreprises marchandes ayant flairé le juteux filon: la World POG Federation et la Canada Games Company (qui fit faillite en 1997 quand la mode s’essouffla).

Il y avait, selon les dires des experts, un avantage au POG original, celui sortant d’une bouteille, qui venait de l’irrégularité des disques de carton, ce qui permettait d’intégrer un peu plus d’aléatoire au jeu. Moi avec le recul j’aurais plutôt dit que c’était de ne pas se faire, une fois de plus, taxer son argent de poche par des commerçants peu scrupuleux qui vous vendaient des bouts de carton à prix d’or par l’intermédiaire du tabac-presse du coin. Mais après on va encore raconter que je vois le mal partout.

D’ailleurs, maintenant que j’y repense, je me demande si Passion fruit-Orange-Guava Underground, ça n’aurait pas été un poil ridicule.

#050 – J’ai les yeux rouges comme Dracula.

Pas besoin de cannabis quand on ne dort que trois heures par nuit. C’est la découverte que je viens de faire. Je me demande ce qui est le plus nocif pour la santé, mais comme je ne suis pas en état de réfléchir, je ne vais pas perdre de temps à essayer de trouver une réponse. En tout cas je sais lequel des deux procédés coûte le moins cher.

Ne pas dormir, la plupart du temps, c’est ennuyeux. Oui, mais ça c’est dans le cas où l’on voudrait bien fermer les yeux et se reposer. Ce n’était pas mon optique ce week-end. C’est que j’ai trouvé un nouveau joujou. Un nouveau joujou qui me motive à créationner comme ça faisait longtemps que je n’avais pas été motivé. Avec ça, je ne vois pas les heures passer, et comme mon amie n’est pas là, pourquoi donc est-ce que je me coucherai, hein ? Je n’embête personne en faisant mes machins toute la nuit. Je marche en chaussettes pour les voisins du dessous.

Quoi ? Vous voulez savoir ce que je fabrique? Ben non, je vous l’ai dit hier, je peux pas vous en parler, c’est top secret. Oh, rien de dangereux, rassurez-vous. C’est juste que j’ai pas envie d’en causer ici. Voilà ce que j’y gagne à compartimenter mes loisirs créatifs ainsi, à me choisir des identités distinctes pour chaque domaine et pour qu’aucune n’interfère avec l’autre, ou le moins possible. Je suis contraint à garder le silence. Tant pis. Tant pis pour vous surtout, qui vous tapez la note de blog la moins intéressante depuis la création de Montpelliérien. Moi, je m’amuse comme un petit fou. Je suis dans un état second addictif et sans additifs. Ça ne m’arrive pas souvent. J’adore.

Bon, sauf que là, d’écrire cette note de blog, ce qui ne m’enchante pas, ça me fait retomber complètement à plat, et ça c’est pas bon. Après une nuit de six heures en sandwich entre deux nuits de trois heures, j’aime autant vous dire qu’il me vaut mieux rester actif si je ne veux pas m’endormir sur mon clavier. C’est que je ne veux pas me pieuter avant 22h ce soir, histoire de reprendre un rythme à peu près normal pour la reste de la semaine. Cet état de défonce naturelle va me manquer.

Bon, à demain ! Si je me réveille.

#043 – Révélations

On s’anonymise, on s’anonymise, et l’humanité s’y perd. Des noms sans histoires, des histoires sans noms, c’est ce qu’internet a fait de nous. Alors voilà, aujourd’hui, je vous dis tout. Des révélations que beaucoup attendaient. Je vais enfin dévoiler ma véritable identité. Bas les masques et fini les pseudos.

Je m’appelle Enrico et je suis né en 1789 dans le port de Whangaroa, en Nouvelle-Zélande. Fils d’une pêcheuse naturellement recouverte de laine des pieds à la tête et d’un berger aux pieds palmés et muni de branchies, je naquis fort laid. Aussi, mes parents ne prirent pas le temps de me baptiser et me rejetèrent à l’eau aussitôt sorti de la matrice de ma mère. Ils auraient très bien pu me rejeter aux pâturages sans que je m’en porte plus mal car —et ça beaucoup l’ignorent— je suis amphibie, mais il aurait alors fallu que je sorte plutôt de la patrice de mon père quand lui était au travail. Or, c’était ma mère qui travaillait à ce moment-là, mon père vivant de l’argent que l’assurance lui versait pour compenser la perte de ses bêtes qu’il allait dévorer chaque soir à la nuit tombée quand personne ne regardait afin de survivre, car l’assurance ne lui versait pas assez de sous pour qu’il puisse se nourrir décemment.

Très tôt, j’ai donc dû apprendre à distinguer les poissons des mammifères marins, ce qui me permit, outre le fait de briller auprès de mes camarades de classe lorsque je réussis à me faire scolariser malgré ma forte odeur d’iode, de naviguer à dos de baleines à bosse —qui sont un peu les dromadaires des océans— et non à dos d’espadons —qui sont en quelque sorte les Cyrano de Bergerac des mers, ils ne parlent qu’en alexandrin, c’est très agaçant—. C’est ainsi qu’en 1848 je fus repêché par un baleinier japonais, non loin des côtes angolaises. Le monde est petit. Un colon Français qui passait par là, me prenant pour un raisin sec tant ma peau était fripée d’être resté des années sous l’eau, décida de me ramener à la métropole pour me vendre au marché des Arceaux, à Montpellier, sur son stand de fruits secs et à coque qu’il tenait tous les mardis et samedis matins. Ne sachant trop quel argument lui opposer, tant il était vrai que je ressemblait à un raisin sec, ou tout au mieux à une datte, j’acceptais sans faire de manière de m’y laisser vendre.

Ce colon, qui ne s’appelait pas Christophe, me vendit donc à un certain Francisque, Collomb de son nom. Ce dernier, las d’attendre sa propre naissance en 1910 et son élection comme maire de Lyon en 1976, avait décidé de passer ses vacances dans le sud. Aussitôt m’avait-il acheté qu’il me glissa dans sa poche, pensant me réserver pour le dessert du pique-nique qu’il comptait bien se taper sur le sable après une bonne baignade dans les eaux de Palavas, mais, hélas, il m’oublia là durant d’interminables années. Ce n’est que très récemment, bien après sa mort, lorsqu’un autre Collomb, Gérard, lui, passa l’habit officiel de maire et mit les mains dans ses poches alors qu’il s’ennuyait à l’inauguration d’une quelconque salle des fêtes, que je fus retrouvé. « Qu’est-ce que c’est que cette dégueulasserie ? l’entendis-je vociférer, le maire, allez, jetez-moi ça dans le 7ème, c’est tout ce que ça mérite. » Deux grands gardes du corps se saisirent alors de moi et me balancèrent par dessus le pont de la Guillotière. Heureusement, je suis amphibie, je vous l’ai dit, et je pus donc facilement me hisser sur les berges, aidé par quelques étudiants qui y buvaient des bières un samedi soir. Et me voici, aujourd’hui, à vous raconter ma vie depuis mon petit studio au bord du Rhône.

Je sais, on est rentré dans le très intime, mais c’était le jeu. Maintenant vous me connaissez un peu mieux, vous saisissez sans doute également un peu mieux mes coups de gueule et mes passions en sachant par quoi j’en suis passé. J’espère que tout cela aura permis de créer un lien d’humain·e à humain, de lectrice-lecteur à écrivouilleur, entre vous et moi. Car c’est de ça, au fond, qu’on a le plus besoin : s’ouvrir les uns·es aux autres en toute honnêteté.

#036 – Plutôt me les couper que de ne pas avoir le choix de ne pas le faire

Ce matin, alors que j’étais en train de lire l’article de Gérard-François Dumont, Japon : le dépeuplement et ses conséquences, publié en 2017, je reçois l’e-mail d’une amie qui m’y cause (non, elle ne mycose pas, lisez mieux) d’amie enceinte et me demande si j’ai déjà envisagé de me faire faire une vasectomie (car l’idée que je me reproduise fait frissonner pas mal de monde, savez-vous). Vous ne voyez pas le rapport ? Ou alors peut-être vous demandez-vous si je pense qu’en me vasectomiant (ça n’existe pas plus que le verbe mycoser, cherchez pas) je craindrais quelque part de contribuer au dépeuplement de la France et à ses conséquences ? Non, vraiment, vous me prenez pour un Eric Z. ? Sans déconner…

Eh bien non, c’est que mon inculture est si profonde qu’à chaque nouvel article que je lis, j’apprends quelque chose. La plupart du temps, même, quelque chose que tout le monde sait certainement déjà. Dans l’article cité plus haut, j’apprends donc que « le Japon vote une « loi sur l’eugénisme national » mise en œuvre en 1948. L’objectif affiché est d’empêcher la naissance d’enfants considérés comme présentant des handicaps et de protéger la vie et la santé des mères. Aussi la loi rend-elle obligatoire la stérilisation des porteurs d’un certain nombre de caractéristiques jugées négatives et l’avortement pour raison de santé ou motifs sociaux ; le nombre des stérilisations s’élève de 5 600 en 1949 à 38 000 en 1955. Quant au nombre des avortements officiellement recensés, il dépasse le million de 1953 à 1961, avec un taux rapporté aux naissances qui atteint même 71,6 % en 1957. »

Ça vous la coupe hein ? C’est le cas de le dire. La coïncidence était trop belle pour moi qui ne savait, une fois encore, pas quoi vous raconter, du pain béni, comme on dit. Eh bien oui. Depuis mes dix-huit ans, j’y pense vaguement, à la vasectomie. D’où me vient donc cette idée ? De mon incapacité à pouvoir garantir à l’enfant que je mettrais hypothétiquement au monde une vie sans souffrance, ainsi qu’au refus de penser cyniquement « de toute façon, tout le monde souffre. » Vivre m’a bien des fois été insupportable, au point qu’il n’y ait pas un seul jour qui passe sans que je ne songe à la mort (sinon à me la donner, du moins comme elle doit être apaisante quand elle vient finalement et cesse d’être une source d’anxiété permanente). Pourtant, si je devais comparer mon existence à celle de la majorité des êtres ayant vécu sur cette terre, mon parcours en ce monde apparaît comme une véritable balade à la fête foraine par un beau soir de printemps. Je me demande ce que ça doit être pour ceux et celles dont la misère est des plus totale. Parfois, donc, quand je pense à tout ça, je me dis que je préfèrerais me les couper moi-même au couteau à beurre plutôt que d’assister impuissant à la douleur de celui ou de celle à qui je n’ai pas demandé l’avis avant d’égoïstement le ou la plonger dans un enfer qu’à sa naissance je n’ai pas voulu regarder en face.

D’un autre côté, il y a des gens très heureux. Des qui ont vécu des horreurs, mais qui sont malgré tout à peu près satisfaits d’être là. Et moi-même, si aucun jour ne passe sans que l’angoisse ne vienne faire un peu d’ombre à mon bonheur, je me sens ces derniers temps plutôt bien que mal et j’ai, par le passé également, eu quelques beaux moments de fou-rires et de joie. Attention, aucun de ces beaux moments ne vient se rappeler à ma mémoire quand ça ne va pas, mais ils ont été là et continuent de se produire. Certaines relations parent-enfant sont également sources de joies intenses et de bien-être qui peuvent vous faire relativiser les tracas de l’existence, et il ne fait pas de doute que les enfants sont souvent les meilleurs remèdes à la morosité ambiante du monde des adultes.

Alors quoi faire ? Je n’ai pas fini de me poser la question. Et justement, j’ai envie d’avoir longtemps l’occasion de me la poser, donc point de vasectomie à l’ordre du jour. Étant d’un caractère à détester toute injonction ou tentative de coercition, d’où qu’elle provienne, des lois comme celle promulguée dans le Japon d’après-guerre me donneraient envie de me les arracher pour les coller au fond de la gorge de ceux qui l’ont votée. Histoire d’être bien sûr de n’imposer ce monde où règnent les raclures à aucune éventuelle descendance, et à la fois de bien leur faire comprendre ce que j’en pense, de leur autorité autoproclamée sur mon corps, ma personne, à ces décideurs-à-ma-place. Plutôt me les couper que de n’avoir pas le choix de ne pas me les couper, en somme. Mais dans ma région du monde et à mon époque… je ne peux pas me résoudre à un acte aussi définitif.

Moi qui n’aime pas l’idée des tatouages de par leur caractère permanent, vous imaginez si l’aspect définitif de la vasectomie me séduit peu. C’est qu’en dix ans, j’ai beaucoup changé. Pas tant physiquement que dans mes idées et ma façon d’être, ou par les désirs et les aspirations que je nourris. Aujourd’hui, si je ne veux pas d’enfant (et je n’en veux pas) je peux très facilement me retenir d’en avoir sans vasectomie. Même si, oui, l’amour est meilleur sans capote et sans se retirer juste avant de jouir. Mais qui sait où j’en serai dans dix, quinze ans ? Je me laisse donc le choix de pouvoir choisir jusqu’au bout, car en ce qui concerne l’avenir, je ne suis sûr de rien. En ce qui concerne le bonheur de ma voisine ou mon voisin comme des mes rejetons virtuels, je ne suis sûr de rien. En ce qui concerne le bienfondé d’avoir ou ne pas avoir d’enfant à tel ou tel âge, je ne suis sûr de rien. En ce qui concerne l’intérêt qu’il y a à vivre, je ne suis sûr de rien. Il y a bien une chose dont je suis certain cependant, c’est que je serai toujours prêt à défendre une société qui permet à chaque individu d’effectuer ses propres choix vis-à-vis de sa volonté ou non de se reproduire (comme de se donner la mort) quitte à ce qu’il se trompe et le regrette, car disposer de soi-même, c’est bien la moindre des réparations à accorder à des êtres qui n’ont jamais choisi d’être là.


#029 – Une histoire comme tant d’autres

Un homme en imperméable noir s’avance parmi la foule alors qu’autour de lui tous et toutes reculent. Son pas est assuré, bien qu’il boite un peu. Personne n’est parfait. Une fine moustache souligne le contour de sa lèvre supérieure dont la forme est symétrique à celle d’un doublevé par rapport à un axe horizontal, ce qui est fort commun malgré la description quelque peu ampoulée. Il tient à la main un petit objet sphérique. Vraiment très petit. Non, plus petit que ça encore. Voilà, à peu près. De la taille d’une bille, donc, qui aurait rétréci sous la pluie, et non au lavage, car on ne met pas les billes à la machine. En vérité, l’objet est tellement minuscule que la femme vers laquelle il s’avance a l’impression qu’il joint simplement l’extrémité de son pousse à celle de son index, formant un cercle dans l’espace ainsi délimité par ses deux doigts, afin de lui jouer une mauvaise blague de collégien. Mais il n’en est rien. Arrivé à son niveau, l’homme passe à côté d’elle sans même sembler la considérer. Comprenant alors qu’elle n’est pas l’un des personnages principaux de cette histoire, elle se met à reculer comme le reste de la foule.

L’homme a maintenant parcouru bien des mètres en ligne droite et la foule n’a cessé de reculer, si bien que lui se retrouve seul à un bout de la rue dont les néons refoulent la nuit à renfort de photons fluo, et que les autres s’agglutinent à l’extrémité opposée de la chaussée. La masse des piétons étant mal répartie, la rue s’est mise à pencher. L’homme en imperméable noir doit se plier en deux pour gravir ce qu’il lui reste de chemin à parcourir. Il en est même contraint à poser ses mains sur la paroi de bitume afin d’adhérer mieux à la côte et ne pas glisser. Grace à son long imperméable, la foule est incapable d’apercevoir son derrière et de lui faire des commentaires désobligeants quant à sa taille, sa forme ou sa couleur. Grace à sa fine moustache, la pluie ne ruisselle pas jusqu’à l’intérieur de sa bouche, mais reste stockée dans le poil, ce qui n’est pas inutile si l’on se met à avoir soif et qu’on ne dispose pas d’un verre pour recueillir l’eau qui tombe. Ainsi, il continue à grimper, l’esprit tranquille.

Après d’éreintants efforts, l’homme en imperméable noir, à bout de souffle, parvient au sommet de la rue. Il se retourne alors et, toisant de son perchoir la foule en contrebas dont les membres, ne pouvant reculer plus, ont fini par s’imbriquer et former une ligne bien droite d’un trottoir à l’autre, il hurle de tout ses poumons : « ATTENTION !!! » Puis, délicatement, il pose à ses pieds l’objet qu’il n’avait pas lâché durant toute son ascension. Celui-ci se met à rouler en suivant la pente. Il roule, il roule, il roule, il roule, prenant de la vitesse à chaque seconde, une vitesse fantastique, inédite ! Tout en bas, la foule retient son souffle. « Ça arrive », disent certains, « tenez-vous prêts » intiment d’autres. Ainsi, tous et toutes se tiennent prêts et prêtes, chacun et chacune étant très bien au courant que ça arrive. L’homme en imperméable noir, n’entendant pour sa part rien de particulier, sans doute à cause de la distance, et le temps se faisant long d’être perché seul et si haut, finit par dévaler lui-même l’asphalte à toutes jambes et rejoindre la ligne humaine. « Alors ? » lance-t-il une fois à la portée des autres. « Alors, lui répond l’une d’entre eux, c’était trop petit, on l’a pas vu passer. »

#017 – Allo ? Tu vas pas me croire !

Aujourd’hui, j’ai été contacté par la police. Je vous rassure toute de suite, ce n’est absolument pas vrai, mais ayant passé ma journée à dormir, manger, étendre le linge ou mixer de la courge, il faut bien que j’invente quelque chose. Veuillez donc me faire l’obligeance d’imaginer que tout ce qui va suivre est vrai. Aujourd’hui, je disais donc, j’ai été contacté par la police. Alors que je mixais bien tranquillement une courge, sifflotant l’air connu ∼Bad boys, bad boys, watcha gonna do ? Whatcha gonna do when they come for you∼, mon téléphone sonna soudainement. Oui, alors là j’essaie de mêler le faux et le vrai pour donner plus de crédibilité à mon récit. Je ne sais pas si c’est très réussi, vous me direz. Je sifflotais, donc, et mon téléphone sonna soudainement. C’était en effet cette sorte de coups de téléphone qui sont soudains. Il y a des coups de téléphone qui arrivent plutôt progressivement, voire même en vous prévenant un peu à l’avance, mais là non. Je lâchai donc, surpris, ma courge et mon mixeur à bras pour répondre, non sans m’être bien essuyé les doigts auparavant. Je précise qu’il s’agit d’un mixeur à bras car les mixeurs qui ressemblent à des sortes de carafes avec une hélice au fond ne méritent franchement pas qu’on les appelle mixeurs. Pourquoi ? Parce que la plupart du temps ils ne mixent rien de ce qui se trouve sous l’hélice, mixent à peu près bien ce qui se trouve au niveau de l’hélice sur une tranche de, disons, un centimètre et demi, et ne mixent  toujours rien de ce qui se trouve plus haut que l’hélice. Enfin, sauf si le mélange est assez liquide, évidemment. Ça marcherait donc sans doute assez bien pour la soupe de courge, mais pour du houmous ou de la purée de cacahuète, excusez-moi, mais c’est un non ferme et définitif. Avec un mixeur à bras, a contrario, on mixe tout. Vous allez me dire que pourtant j’ai explosé mon mixeur à bras quasiment neuf il y a quelques jours à peine en réalisant une purée de cacahuètes —et là nous sortons un peu de la fiction mais il y a des choses qu’on ne peut pas s’interdire de dire sous prétexte de divertir le lecteur ou la lectrice, non vraiment, c’est ma conviction intime, il y a des questions trop importantes pour être évitées et sur lesquelles on se doit d’être transparent vis-à-vis de son lectorat, et je crois, vous me contredirez si vous pensez que je me trompe, qu’il s’agit là d’une de ces questions—, et vous aurez raison. En effet, mon mixeur à bras quasiment neuf à explosé de l’intérieur il y a quelques jours dans une grande odeur de plastique brûlé, me laissant face à un demi kilo de poudre de cacahuète à peine collante et parsemée de gros morceaux. Seulement, c’était peut-être uniquement un problème sur cette série de mixeurs, et je continue de croire qu’il vaut mieux, dans tous les cas, utiliser un mixeur à bras qu’un mixeur en forme de carafe avec une hélice au fond. Que ce soit pour une soupe de courge, pour un houmous ou pour une purée de cacahuètes. « Allo ? fis-je. – Oui allo, c’est la police. – C’est pourquoi ? – Eh ben euh, voilà, on est bien embêtés avec mon collègue, mais le chef nous a demandé de vous demander d’agir un peu plus en adéquation avec votre apparence. – C’est-à-dire ? – Eh ben euh, vous avez les cheveux longs, vous êtes barbu ou au mieux mal rasé, vous vous habillés – « habillez » – Oui, habillez, pardon, en loques et vous passez votre temps à lire des articles de journalistes gauchistes soixante-huitards aux terrasses des cafés en fumant des cigarettes à rouler de la marque Pueblo. – Vous êtes bien renseignés, mais quel est le problème ? – Eh ben euh, c’est que, quand vous passez à côté des manifs, nous, on ne sait plus si on doit ou non vous taper dessus. – Mais, je ne vais quand même pas mettre un gilet jaune pour vous faire plaisir ? – Peut-être pas un gilet jaune, d’autant que la plupart sont des travailleurs ou de droite et que vous vous ressembleriez plutôt à un clochard, mais une petite banderole « étudiants en colère » au moins… – Bon, écoutez, ça va bien maintenant. Déjà que je reste au RSA pour coller à l’image que mes parents se font de moi ! Je ne peux rien faire de plus pour vous. Au revoir messieurs ! » Et je raccrochai. À dire tout à fait vrai, je ne sais pas pourquoi j’invente cette histoire de police, bien que (j’en suis sûr) elle ne vous ait pas laissé insensibles, car ce matin avant de me rendormir et puis de manger et de mixer la courge et d’étendre le linge, je suis également aller faire un bilan de la vue chez l’ophtalmologue. Et là, attention l’aventure ! Quelle ne fut ma surprise quand lisant mon ordonnance pour de nouveaux verres, je découvris que ma myopie s’était semble-t-il améliorée ! Le médecin ne m’ayant pas touché un seul mot durant tout l’entretien, je ne savais pas trop qu’en penser. J’ai été cependant vite déçu en lisant sur internet que ce n’était certainement pas le cas et qu’on m’avait sans doute sur-corrigé par le passé. Ou alors que c’est quelque chose de beaucoup plus grave. Non, tout bien réfléchi j’ai eu raison d’inventer cette historiette, je sens que vous vous en souviendrez longtemps. Allez à demain.