#060 – Hé, psst, tu cherches pas du sirop par hasard ?

La semaine dernière, mon amie était malade. Vraiment malade. Trois jours à tenir le lit. À cette occasion, on lui a prescrit tout un tas de produits divers à s’avaler chaque jour. Évidemment, dans ces cas-là, on achète le tout, au cas où, et on n’utilise que ce qui est vraiment nécessaire. Les antibiotiques, on les prend bien tout comme il faut sur la durée prescrite, le reste on jauge. On va pas se cortisonner la gueule pour rien pendant des semaines, sinon faut s’empêcher de bouffer sulé et sacré, et ça c’est vraiment trop. Bon, mais voilà, dans le tas des produits prescrits, il y avait un sirop. Un sirop pour calmer la toux. C’est qu’avec les bronchites non seulement vos poumons vous font mal, mais à force de tousser votre pharynx finit par prendre cher également, et du coup vous toussez de plus belle, et c’est le cercle vicieux. Hein ? Est-ce que j’ai fait médecine ? Pas du tout, je vous conseille même de mettre tout à fait en doute ma parole lorsque je cause anatomie ou pathologies. Mais revenons en à ce sirop. Ce sirop pour la toux. Ce sirop contenant de la codéine…

La codéine, ça faisait un moment que j’en entendais causer. Le genre de trucs qu’est, dit-on, censé vous plonger vite fait bien fait dans le sommeil. Mais aussi le genre de machins qui rend facilement accro, toujours selon les ouï-dire. Bon. Ben j’ai voulu tester. Je voulais pas mourir bête, j’aurais eu l’air bête. Moi j’étais pas malade, évidemment, mais j’ai respecté la posologie quand même. Une cuillère à soupe avant de dormir.

Alors, comment vous dire… Je n’avais pas bu depuis un an (d’ailleurs il y a un peu d’alcool dans le sirop, mais très peu), je n’avais pas fumé de cannabis depuis un mois, j’étais donc assez sobre —si on ne compte pas toutes les cochonneries dans la cigarette que je m’enfile une dizaine de fois par jour— et donc disposé à ressentir pleinement les effets de toute drogue ingérée. J’ai donc pris ma cuillère à soupe de sirop et je me suis allongé dans le lit, attentif à ce qui allait se passer dans mon organisme. Il n’a pas fallu longtemps, dix à vingt minutes, et c’est monté tout doucement. Une sensation de chaleur agréable m’a envahie, pas trop forte mais clairement discernable, par petites vagues. Puis une certaine décontraction a suivie, une très très légère euphorie —mais peut-être était-ce seulement dû à la petite voix dans ma tête qui me disait : « eh ben mon cochon, toi t’es irrécupérable », tout en sachant qu’en vérité ce n’était pas grave—, et finalement un engourdissement des membres, léger aussi. Il y avait définitivement un cousinage avec la défonce procurée par le cannabis, mais moins intense, sans que ça perturbe autant la concentration, sans cette espèce de petite excitation, ce petit stress qui accompagne toujours la fumette pour moi. Comme avec le cannabis, quelques émotions m’ont traversé fugacement, semblables en intensité et en durée à celles que je ressentais durant l’enfance quand j’étais frappé par certaines luminosités, certaines ambiances. Très agréables également. Bref, j’étais serein et je me suis endormi. Le lendemain, je me suis réveillé deux heures plus tard que d’habitude, et je suis resté dans le brouillard jusqu’à assez tard. Comme un lendemain de soirée fumette, mais sans que ne se fasse sentir l’envie d’en reprendre tout de suite. Cette descente un peu chiante, un peu tristounette, qui donne envie de s’en refumer un pour faire passer tout ça, vous savez ? Ben là non, pas d’envie de recommencer dans l’après-midi. Pour ça, il a fallut attendre le soir.

Ouais, le soir même, je me tâtais, j’avais envie. J’étais un peu stressé. Hmm, oui, non, oui, non… J’avais quand même en tête le côté dépendance rapide que ce genre de produits entraîne et le fait que, moi-même, j’ai une tendance à être vite dépendant. J’en ai pas repris. J’ai bien fait. Le lendemain soir, j’en avais encore envie. Le surlendemain aussi. Le sur-surlendemain, toujours. Puis c’est enfin passé. Pfiou. C’était il y a une semaine. J’ai attendu hier soir pour en reprendre.

La journée avait été agréable, je n’étais pas stressé, pas angoissé, il était deux heures du matin, j’allais me coucher, sans y penser le moins du monde. Et puis j’ai vu la boîte et je me suis dit, tiens, c’est maintenant que tu n’en as pas envie qu’il faut en reprendre pour voir si tu ressens les mêmes effets ou pas. Oui, parce que mon amie m’avait mis le doute. Elle, ça la fait dormir et ça l’empêche de tousser, point. Elle dit ne ressentir aucun des symptômes que j’ai décrit plus haut. J’en étais venu à me demander si du coup, la dernière fois ce n’était pas une petite fièvre dû à la proximité des bactéries dans mon lit qui m’avait fait me sentir comme ça.

Non non, je vous assure, c’était bien la codéine. Cette fois, j’en ai pris deux cuillères à soupe. Mêmes effets, un poil plus intense, mais vraiment la même chose. Une très grande décontraction, une chaleur agréable, des sentiments agréables… Pendant quelques secondes, par exemple, j’ai eu l’image d’un enfant Japonais qui traçait un kanji avec un grand pinceau, et j’ai ressenti moi-même une intense joie que j’ai analysée comme venant de la satisfaction de l’enfant à voir son trait apparaître d’un noir extrêmement dense. C’était très rapide, très intense. Ça m’a laissé une forte impression jusqu’à maintenant. Quelques pensées, impressions comme ça, donc, et puis je me suis endormi. J’ai encore dormi plus longtemps que d’habitude ce matin, et je me suis senti très détendu toute la journée d’aujourd’hui également, c’était bien agréable. Voilà, et maintenant, la codéine, c’est terminé.

Je ne ressens pas l’envie d’en reprendre, mais ce soir au moment d’aller au lit, demain soir si je suis un peu stressé, ou après-demain soir… Mais stop, faut pas rigoler avec ça. Je vais pas m’accrocher une mauvaise habitude de plus. Je vous l’ai dit, c’est sérieux. La codéine, ça passe par le foie où 10% de la substance est transformée en morphine. Ah, là ça rigole moins hein ? Ben ouais. Sérieux, je vous dis. J’ai fait ma petite expérience, j’ai réitéré une semaine plus tard alors que ça ne me taraudait plus pour vérifier, c’est bon, j’ai eu mon compte. Je sais ce que ça fait, je sais que je pourrais facilement en abuser si je m’en laissais l’occasion. Heureusement, si aujourd’hui j’ai une histoire personnelle de la dépendance, j’ai aussi une histoire personnelle de vigilance envers la dépendance. Je sais quand il ne faut pas pousser plus loin.

« Le processus de dépendance à la codéine est plus discret, moins rapide que celui de la morphine. La codéine provoque néanmoins, quand son usage est détourné à des fins récréatives, ou dans un usage thérapeutique à long terme, une dépendance psychique et physique forte. Les symptômes de sevrage les plus fréquents sont : diarrhée, sudation, tremblements, douleurs musculaires, anxiété, insomnie, dépression. Les symptômes physiques de sevrage durent, comme pour les autres opiacés, en moyenne une semaine à 10 jours. L’addiction psychologique, néanmoins, perdure dans la plupart des cas de dépendance à la codéine pendant un à plusieurs mois. » nous dit Wikipédia.

Je sais donc à quoi m’en tenir. Si jamais je sens que c’est un peu chaud, que l’envie est un peu trop forte, je me ferais plutôt des space cakes. C’est ma bonne résolution de cette année, ne plus fumer le cannabis. Enfin, moi je la trouve bonne, vous je sais pas.

#053 – La mairie et l’église sans passer par le mariage

Aujourd’hui, je suis allé faire faire ma nouvelle carte d’identité. Nouvelle photo d’identité, toujours la même gueule d’assassin. J’en avais une bien mais elle était trop vieille. C’est toujours pareil, sur ces photos, à force d’essayer de ne pas sourire, on finit par faire carrément la gueule. C’est pas comme si les IA d’aujourd’hui allaient pas te reconnaître parce que tu souris. C’est peut-être simplement pour que quand les flic t’arrêtent ce soit raccord avec la gueule que tu tires sur le moment. J’en sais rien, y a des pays où t’as le droit d’avoir l’air sympathique sur tes papiers, mais pas en France. Parlez-moi toujours d’entretenir un rapport sympathique avec l’administration quand ça commence par là.

Bon, mais ce qui m’a le plus scotché (on dit encore « ça m’a scotché » ?), c’est qu’on n’accepte pas les attestations de la CAF comme justificatifs de domicile. Sans déconner. On préfère vous demander une facture d’abonnement de téléphone mobile, version à télécharger en ligne, que vous pouvez changer en deux clics sans qu’on vous demande aucune preuve, qu’une attestation de l’organisme le plus casse-bonbons (je dis bonbons pour pas dire couilles) qui soit en matière de vérification. Il y a à peine un mois, janvier 2019 donc, je recevais par exemple de leur part un message disant qu’ils n’arrivaient pas à joindre mon propriétaire pour obtenir une quittance de loyer de juillet 2018. Après avoir passé trois mois à leur envoyer touts les baux et les attestations imaginables. Mais ça, non, on n’en veut pas de leur attestation à eux. Par contre, une facture qui ne prouve rien, ça oui. Donc quand on habite depuis peu dans un studio (pas encore d’avis d’imposition à cette adresse) loué meublé et toutes charges comprises, sans internet, on est un peu embêté. Si votre proprio est comme le mien et ne vous fait pas de quittances de loyer, on est encore un peu plus dans l’embarras. Si votre assurance habitation est contractée par votre amie et que votre nom de figure pas dessus, là ça commence à devenir vraiment dur. Votre seul espoir, c’est que la personne avec laquelle vous vivez vous fasse une attestation sur l’honneur comme quoi elle vous héberge depuis plus de trois mois, en gros qu’elle vous héberge chez vous. Vous parlez d’un justificatif de domicile. Petit article-mémo si vous ne vous rappelez plus des documents valables comme justificatifs de domicile.

Sinon, j’ai profité de ce bref passage à la mairie du 2e arrondissement de Lyon (on n’est pas obligé d’aller à la mairie de l’arrondissement dans lequel on réside pour faire faire ses papiers), pour fureter autour de la basilique Saint-Martin D’Ainay. Une basilique, c’est une église ou une cathédrale qui plaît au pape. Le pape se pointe, mate votre édifice et dit : « elle passe bien celle-là ». Et paf, voilà que votre église devient basilique. Attention cela dit, faut quand même pas vous la péter de trop, elle n’est devenue qu’une basilique mineure. Si vous vouliez une basilique majeure, c’est à Rome qu’il fallait la bâtir, et puis de toute façon c’est trop tard, elles sont au nombre de quatre et le petit Jésus a décidé que ça suffisait comme ça. À Lyon, il y en a deux, ce qui veut dire que le pape vient souvent, mais pas autant qu’à Marseille, où il y en a quatre. Les Lyonniais·es sont jaloux·ses. Ils et elles aiment bien le pape par ici, ils et elles voudraient que le pape les aime un peu plus en retour. Moi le pape je m’en fous, je l’ai jamais rencontré.

Alors, qu’est-ce qu’elle a de spécial cette basilique Saint-Martin d’Ainay ? Elle a été construite au XIIe siècle, ce qui est vieux, et dans un style roman, c’est qui est sobre. Et je n’en sais pas plus. Vous avez cru que vous étiez sur un blog tourisme et patrimoine ? Je vous ai dit que j’avais juste tourné autour, z’avez vous y rendre si ça vous intéresse.

J’ai quand même pris deux reliefs en photo. Un où l’on peut voir que le peuple, en danger de mort, trime salement et que le clergé s’en fout :

L’autre ou l’on comprend franchement pas ce qui se passe, à part que deux types soulèvent une teub tellement lourde que chacun doit la tenir par une couille pendant que d’autres font la fête à l’étage.

C’est tout pour aujourd’hui. À demain.

#046 – Partir enfumé·e

Il faut que je vous dise un truc. Non, vraiment. Il faut que je vous dise un truc mais je n’ai aucune idée de sujet pour aujourd’hui, ça m’exaspère. Mmm… Alors… Ah ! voilà : si on veut savoir d’où vient le vent, il suffit de fumer une cigarette et d’observer dans quel sens part la fumée quand on la recrache. Le vent vient alors du sens opposé à celui dans lequel s’en va la fumée. Malin, hein ? Me voilà rassuré, quoi que j’écrive ensuite, vous pourrez pas dire que vous êtes venu·e pour rien. Rassuré mais pas trop, car j’ai grillé une cartouche. Non, je ne viens pas de fumer dix paquets de cigarettes, je veux dire par là que c’était un truc que je gardais dans le coin de ma tête pour les jours où je n’aurais rien à raconter. Maintenant il va falloir que je recommence à réfléchir pour la prochaine fois. C’est que de bonnes idées comme ça on n’en a pas tous les quatre matins.

Hein ? Vous ne fumez pas ? Allons donc. Vous êtes de ces deux personnes sur trois ? À moins que vous ayez entre 18 et 34 ans, dans quel cas vous feriez partie de ces une personne sur deux qui ne fument pas ? Eh bien tant mieux pour vous. Cela dit, le jour où vous aurez un cancer des voies respiratoires vous passerez un sacré mauvais moment à vous demander d’où ça vient. Ne le prenez pas mal, c’est juste que ceux qui fument s’imposeront une question sans réponse de moins que vous, c’est tout. C’est comme ça, chacun fait ses choix dans la vie. Si vous développez un cancer du poumon, ce que je ne vous souhaite pas, vous ferez partie de ces un·e malade sur deux qui ne fumaient pas. Bon, là j’en inquiète vicieusement certains·es pour rien. Vous pourriez seulement faire partie de ces une personne sur dix qui n’ont jamais fumé. Vous êtes rassuré·e ? Pas vraiment hein. Ben non, je comprends bien. Je vous comprends d’autant mieux que je n’arrive pas à arrêter de fumer moi-même.

Bon, ben qu’est-ce que je voulez que je vous dise, hein ? Si vous préférez ne pas avoir de cancer au risque de n’être jamais capable de dire d’où vient le vent, ça vous regarde. Si au contraire, vous vous dites que, cancer ou non, la vie ne vaut d’être vécue sans pouvoir discerner le marin de la tramontane, c’est pareil, ça vous regarde. Moi, je propose des solutions comme ça, pratiques, accessible à tous et à toutes. Vous en faites ce que vous voulez. Prenez vos responsabilités un peu.

Photo d’un fumeur sur la table d’autopsie par Bloubliblou.

#039 – Naître coupable de rien

L’état du monde est tellement désolant que j’en suis paralysé. Parler de choses légères par volonté d’amuser plutôt que de déprimer quand des atrocités organisées sont commises partout, n’est-ce pas se rendre complice ? Parler des atrocités commises partout sans être sûr·e d’en comprendre les tenants et les aboutissants car tributaires d’informations partisanes défendant des intérêts qui nous échappent, n’est-ce pas se rendre complice ? Parler d’œuvres culturelles quand nous passons tant de temps à nous divertir au lieu d’agir pour un monde plus juste, n’est-ce pas se rendre complice ? Parler d’actions à mener quand on se rend compte que si plus de gens restaient chez eux à mater des séries en bon consommateurs et -trices feignant d’ignorer la misère de leurs voisins ils passeraient moins de temps à se demander comment et pour quelles bonnes raisons opprimer leurs voisins, n’est-ce pas se rendre complice ? Taper cette note de blog sur cet ordinateur depuis la France en sachant combien ont été exploités et -tées tout au long de la chaîne à l’autre bout du monde et en sachant quel est l’impact des fermes de serveurs qui l’héberge sur la bonne santé de la planète, n’est-ce pas se rendre complice ? Lire cette note de blog depuis votre ordinateur et les mêmes serveurs, n’est-ce pas se rendre complice ? Se placer à gauche de la ligne, se placer à droite de la ligne, rester sur la ligne, demander de quelle ligne vous parlez moi je n’en vois pas, n’est-ce pas se rendre complice ? Se mêler de quoi que ce soit comme ne s’occuper de rien, n’est-ce pas se rendre complice ? Naître et prendre de la place et des ressources dont d’autres manqueront, n’est-ce pas se rendre complice ? Mourir et abandonner les autres à leur misère au lieu de leur venir en aide, n’est-ce pas se rendre complice ? J’ai mal à la tête.

#032 – On fait comme on a dit

« Allez, d’accord, mais une heure et c’est tout. Juste une petite heure. Toute petite. Dans soixante minutes, pile, on se lève. » Combien de fois l’avez-vous dit, combien de fois entendu ? En tout cas, ce dont je suis sûr c’est que vous n’avez jamais respecté votre parole, et moi non plus. Une demi-heure, une heure, c’est la durée annoncée de la sieste de 17h30. Celle d’après plusieurs nuits à moins de six heures de sommeil. Dans les faits ce sera une heure trente, deux heures de sommeil au minimum, et un réveil snoozé cinq, six fois entre temps. Par exemple, là, je vous écris depuis l’année 19h36. Hein ? J’ai dit année ? Commencez pas, j’ai aucune patience quand je me réveille en retard d’une sieste qu’a débordé. Surtout quand je sais que je devrais retourner dormir dans trois heures, juste quand je commencerai à être assez alerte pour ne pas retrouver le sommeil. Vraiment, ça me met d’humeur à envoyer chier la terre entière. La première chose que j’ai pensé en coupant mon réveil pour la dernière fois, c’est « m’en fous, je l’écrirai pas cette putain de note de blog. Z’ont qu’a venir se plaindre si y zosent, cette bande d’internautes de mes deux, d’une seule main que je me les prends et que je leur fais bouffer leurs clavier par le cul. » Oui. Ça me rend grossier aussi. Alors voilà ce qu’on va faire : moi, je vais me convaincre que ces quelques phrases tapées tant bien que mal, les paupières encore collées l’une à l’autre et la marque du drap incrustée sur la joue, suffisent amplement à remplacer le billet sur le Musée des Confluences que je voulais vous écrire aujourd’hui parce vous ne méritez pas mieux, et vous, de vôtre côté, vous allez vous en satisfaire sans broncher parce que, de toute façon, quel choix vous avez ?

Non sans déconner, faites pas de sieste à 17h30. C’est JAMAIS une bonne idée.

#020 – Enfin seul

Ça y est, mon amie est partie pour vingt jours dans son pays natal. Je suis enfin seul, qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de tout ce temps et de tout cet espace ? Je sais ! Je vais pouvoir languir. Languir son retour. Peut-être pas tout de suite, mais à partir de demain certainement. Pourtant je me suis sacrément bien entraîné à rester seul, puisque j’ai été célibataire quatre années complètes avant de la rencontrer. Et je parle de célibat ferme, puisqu’en quatre années il n’y a eu qu’une seule aventurette d’une soirée. Négligeable diraient les mathématiciens, j’arrondis donc à quatre ans. Alors franchement, vingt jours, qu’est-ce que c’est ? C’est que j’ai dû vite prendre les mauvaises habitudes. En sept mois maintenant écoulés de relation, il s’est peut-être passé une trentaine de jours au total sans que nous nous voyions. Pas plus. Oh, riez, riez. Vous verrez quand ça vous tombera sur le nez, d’être aussi bien avec quelqu’un. Et appelez-moi ce jour-là, que je rie à mon tour. Car c’est toujours un véritable et risible spectacle chez les autres, bien qu’on ne voit pas le souci quand c’est à nous-même que ça arrive.

Enfin, corrigeons-nous un peu, j’aurais dû poser la question suivante : enfin seul, qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de plus ? Languir. Je ne m’interdis de rien faire en sa présence. Je ne vois rien d’autre car je ne suis pas rentré dans cette relation en renonçant à quoi que ce soit. Je ne gagne donc rien à l’absence de mon amie. J’y perds seulement quelques heures de rire, de discussions et de tendresse par jour. Ou alors si, à la rigueur, je vais pouvoir fumer à la fenêtre si je n’ai pas envie de descendre à la cour griller ma clope à minuit. Ah oui, je ne vous avais pas dit, j’ai recommencé à fumer pour la je ne sais combien-t-ième fois. Enfin bref. On n’est pas du genre à s’interdire des choses l’un·e-l’autre. Plutôt à s’encourager mutuellement et se réconforter. Mais je vais arrêter de vanter mon petit couple parfait, vous vous métriez à déprimer en pensant à l’imbécile avec qui vous partagez votre quotidien et au fait que vous avez vous-même choisi cette personne. À moins que la chose ne fut arrangée… Dans ce cas-là je suis bien sincèrement désolé pour vous. Il paraît que ça se fait toujours. Quant aux célibataires, comme je vous le disais j’en ai bouffé ma part. Solidarité.

Le seul véritable reproche que j’aurais à faire à mon amie, c’est de me laisser aller tout seul passer quatre jours dans ma famille pour noël. Ça, franchement, je ne l’oublierai pas. Enfin, si j’y survis.

Voilà pour vous lecteurs et lectrices. Maintenant, comme je sais que mon amie va lire le blog, je vais lui adresser quelques messages personnels qui ne vous regardent absolument pas et donc : je vous interdit formellement de lire la suite.

Allez tirez-vous, je vous dis.

Ma petite chérie, ce matin quand je suis rentré de t’avoir accompagné au covoiturage, je me suis rendormi et j’ai fait un rêve : je te parlais de musique, des vieux trucs, Brassens, Nougaro, et tu me répondais que de toute façon personne ne connaissait plus Nougaro aujourd’hui, même à Toulouse. Ensuite on se disputait fort en débattant de si les gens connaissaient encore Nougaro ou pas, moi je disais que oui, toi que non. Excédée, tu finissais par sortir prendre l’air toute seule. Ma famille, assise à table, qui assistait à la scène, me disait que c’était un peu normal, que je devais te saouler à force de te parler de culture française. J’ai voulu te courir après, mais j’étais en chaussettes. Donc j’ai pas pu.

Mon canard en sucre (afin de préserver un tout petit peu d’intimité, car je ne suis pas bien sûr que vous ayez arrêté de lire, les surnoms niais que l’on se donne ont été modifiés), après m’être levé, j’ai fait tomber un peu de chicorée sur le sol. Je ne pense pas la ramasser ce soir, mais plutôt demain. Quoique demain comme je vais faire du bénévolat toute la journée, je serai peut-être trop fatigué pour le faire. Je la ramasserai sans doute avant de partir lundi. Ou dans tous les cas, je l’aurai ramassée avant que tu rentres le 9 février.

Mon roudoudou des prairies, j’ai bien fini de faire les cadeaux pour ma famille. Mon compte bancaire est à -20€, tu as bien fait de faire les courses avant de partir. Comme je sais que tu veux que je mange bien même pendant ton absence, ce soir je vais finir le bocal d’olives et si j’ai encore faim je me ferai des nouilles chinoises, pour un repas équilibré.

Ma cerise des déserts d’Arabie en fourrure, quand je suis sorti acheter les cadeaux tout à l’heure, j’ai oublié d’éteindre le chauffage. Heureusement, l’appartement n’avait pas brûlé à mon retour. Heureusement aussi, je n’avais pas oublié de prendre mes clés. Mais tu t’en doutes, sinon je ne pourrais pas t’écrire ces messages, surtout que j’avais oublié de prendre mon portable.

Ma colonne de temple grec en saumure, je vais m’arrêter là parce que je suis sûr que ces fumiers de lecteurs et de lectrices n’ont pas du tout arrêté de lire, alors le reste je te le dirai au téléphone tout à l’heure. De toute façon comme tu peux le voir, ici tout va bien.

Bisous, je t’aime.

P.S. : Je viens à l’instant de faire tomber le bol dans lequel j’avais mis tous les noyaux d’olives par terre. Promis, je l’aurai nettoyé avant ton retour.

#014 – Fait un peu chaud ici, trouvez pas ?

Dehors, -2°C. Dedans, les esprits s’échauffent autour du repas. Et —comme c’est pas souvent par chez nous je préfère préciser— le pinard n’y est pour rien, puisqu’il n’y en a pas sur les tables. Comprenez rien ? J’explique.

Je fais chaque semaine un peu de bénévolat dans une association située dans une ville proche de Lyon. On y récupère des dons qu’on revend au bénéfice de l’association dont le but est de venir en aide aux personnes se trouvant dans des situations difficiles. J’entre pas plus dans les détails. Moi, je m’occupe des bouquins avec une dizaine d’autres personnes. C’est sympa. Aujourd’hui, par exemple, en mettant un peu d’ordre dans les livres de poche à la vente, j’ai découvert que nous avions Les yeux jaunes des crocodiles de Katherine Pancol en 12 exemplaires. Il nous en arrive toutes les semaines, « et pourtant on en jette ! » me confesse une autre bénévole officiant depuis bien plus longtemps que moi. Douze exemplaires sur les bras depuis Cavanna sait quand, vous vous rendez compte ? Alors qu’on peut parfois faire jusqu’à 200€ par jour à base de 2€ les trois livres de poches. Si c’est pas malheureux pour la forêt, tous ces bouquins qui vont partir à la benne… Seules·s quatre autrices et auteurs arrivent à la cheville de Mme Pancol en ce qui concerne les petits formats qui nous sont donnés par cartons entiers et dont personne ne semble vouloir (ou dont la masse produite et le débit auquel ils nous arrivent ne nous permettent pas de les écouler, soyons pas mauvaise langue) : Isabel Wolff, Douglas Kennedy, Françoise Bourdin et Christian Jacq. Je ne parle que des livres de poche, sinon vous pouvez ajouter Mary Higgins Clark, Patricia Cornwell, Tom Clancy et Didier Van Cauwelaert à la liste. Et Danièle Steel. Il nous en arrive par pleines brouettes, sauf que ses bouquins à elle sont très vite vendus. Vous en connaissiez parmi ceux et celles que j’ai cités·es ? Moi je n’ai jamais lu aucun·e de ces auteurs·autrices. J’en suis pas fier hein,  je me demande juste comment j’ai pu passer à côté d’aussi gros·ses vendeurs·euses tout ce temps, et même pour certains·es ne jamais entendre leur nom avant de « bosser en librairie. »

Ceux-là n’ont pas eu le temps de prendre la poussière sur les étagères de la boutique puisqu’ils sont partis direct à la benne à ordure.

Enfin bon, c’était pas de ça que je voulais vous parler. Je reprends.

À midi tout le monde bouffe ensemble dans une grande salle, les bénévoles comme celles et ceux qui bénéficient du soutien de l’association. C’est sans doute supposé créer des liens entre nous. Ça marche pas bien. Doit y avoir une centaine de personnes qui prennent là leur repas au même moment.

Les non-bénévoles ont pas vraiment choisi d’être ici. Disons que la vie les a menés là. Restent sur place au moins 14/24h, 5/7j. Mangent là, logent là. Je vais tout mettre au masculin parce qu’il y a beaucoup de ceux qui ont des couilles et peu de celles qui ont des ovaires. Donc, dans tout ça y a ceux qui causent beaucoup, y a ceux qui se taisent. Y a ceux qui se marrent, y a ceux qui font la gueule. Y a ceux qui s’entendent bien, y a ceux qui peuvent plus se sentir. Y a ceux qui aimeraient que ça se passe bien, y a ceux qu’en ont rien a foutre. Y a ceux qu’ont vingt-cinq ans, y a ceux qu’en ont soixante. Y a ceux qui sont pieux, y a ceux qui pissent sur dieu comme sur le diable. Y a ceux qu’ont été séparés de leur famille, y a ceux qu’en ont juste plus de famille. Y a ceux qu’ont leur papiers, y a ceux qui en cherchent. Y a ceux qui veulent bosser, y a ceux que ça fait chier.

Les bénévoles c’est l’inverse. Vont et viennent quand ça leur chante. Ont décidée d’être là, rentrent à la maison quand z’en ont marre. Y a beaucoup de porteuses de vagin pour très peu de porteurs de verge, alors j’y vais au féminin. Y a donc celles qui ont des cheveux blancs, pis y a celles qu’ont des baskets aux pieds. Y a celles qui pensent avoir raison, y a celles qui essaient de comprendre. Y a celles qui viennent raconter leur vie, y a celles qui viennent écouter qui en a besoin. Y a celles qui posent des questions embarrassantes, y a celles qui écoutent seulement qui prend l’initiative de se confier. Y a celles qui pensent donner mais qui demandent beaucoup, y a celles qui, conscientes d’avoir un intérêt à être bénévoles, font bien attention de ne pas prendre plus qu’elles ne donnent. Y a celles qui parlent de tout le monde, y a celles qui parlent à tout le monde. Y a celles qui décident pour tout le monde, y a celles qui font attention à ce que personne ne vire petit chef.

Vous voyez bien comment ça peut vite chauffer. Et ça chauffe. Entre bénévoles, entre non-bénévoles, entre bénévoles et non-bénévoles. Entre tout le monde et les responsables. Y a des sensations d’injustice. Y a ceux dont on fête le départ avec des petits fours et des gâteaux, y a ceux dont on fête le départ avec des chips et des crackers. Y a celles qu’on vire pour une cannette de bière retrouvée dans la chambre, y a celles qui restent après s’être faites gauler pour plus grave. Y a ceux qui reprochent à ceux qui reprochent certaines choses à certains de foutre une ambiance de merde, et y a celles qui s’entendent avec tout le monde sauf avec celles qui ne font pas en sorte de s’entendre avec tout le monde.

Saupoudrez le tout des troubles sociaux qu’on vit en ce moment, auxquels personne ne semble apporter de solution satisfaisante en même temps que chacun·e a sa bonne idée de qui est responsable, d’où ça nous conduit, et de comment régler l’affaire. Ajoutez un zeste d’attentats. Laissez mijoter. C’est prêt, pouvez servir.

Hein ? Ah oui, merde. J’ai complètement foiré mon filage de métaphore de la température qui augmente en passant à la recette de cuisine… Eh ben tant pis, z’avez qu’à faire mieux si vous êtes si malines·s.