#011 – Le temps ne fait (pas tout à fait) rien à l’affaire…

Quel bruit fait la voiture qui passe ? Vroooouuuum. Quel bruit fait le corbeau qui passe ? Croâ croâ. Quel bruit fait l’année qui passe ? Vous voilà bien emmerdé·e. C’est que c’est sacrément silencieux, une année. Raison pour laquelle elles passent les unes après les autres sans qu’on les remarque.

Depuis que ma mère m’a expulsé de sa matrice, un beau jour de temps pourri —tempête et inondations (c’est l’Orb qui débordait)—, mon cœur a battu, approximent les experts, environ un milliard cent trente millions de fois et des papillotes. Merci mon cœur. C’est sans doute la tâche que j’ai réussie à accomplir avec le plus de régularité tout au long de ma vie, et cela est certainement dû au fait que je n’y pensais pas. Si j’avais commencé à y réfléchir, nul doute que de questions sans réponses en réponses sans fondement, je n’aurais pas su me résoudre à m’y tenir. Moi, esclave d’une activité dont je n’aurais pas pesé cent fois le pour et le contre, dans laquelle je n’aurais pas décidé consciemment de m’investir ? Vous n’y pensez pas ! Plutôt crever.

Depuis, donc, que ma mère et le fleuve natal ont lâché les eaux en même temps, la Terre a parcouru à peu près vingt-neuf milliard trois cent cinquante millions de kilomètres autour du soleil, et le soleil deux cent vingt-cinq milliards et dix-sept millions de kilomètres autour du centre de la galaxie, ce qui me permettra d’écrire dans mon autobiographie que j’ai beaucoup voyagé. Et voilà pour les nombres. On s’attache beaucoup aux nombres, car il n’y a rien d’autre. On ajoute un un à un compteur ou un autre. Quand j’étais petit, en parlant de uns, je ne comprenais pas pourquoi lorsque ma grand-mère regardait la télé, la télé lui disait qu’elle regardait téhèfin, alors qu’en bas de l’écran il y avait écrit « tf1 ». C’est qu’on avait l’accent du sud dans la famille. Enfin, pas ma grand-mère, qui elle avait l’accent de Barcelone, je parle de ceux plus bas dans l’arbre généalogique. « – Mamééé, pourquoi y diseuh téhéfin alors que c’est téhéfeung, heing? C’est pas téhéfin, c’est téhéfeung, heing ? Mamééé, je peux avoir du paing ? – C’est palsqu’y sont des palisienss. Attends oun peu, on ba bientôt mandjer. » Je ne comprenais rieng à cette histoire d’axangs. L’expérience la plus marquante fut une rencontre avec l’un de ces fameux Parisiengs, un de mon âge, six, sept ans au pif, en vacances quelque part dans les Pyrénées. C’était sur le parking de l’hôtel. Je m’approche d’un gamin, sous l’œil de nos parents attentifs, et je lui demande : « – Dis, tu veux bieng étreu mon copaing ? – Hin, s’interloque-t-il ? – Tu veux étreuh mon copaing ? » Sur quoi le mioche se retourne vers sa mère et sort un cruel : « Mômon, y porle frônçais le garçon ? » Coup de poignard dans le cœur. Je me retourne à mon tour vers ma mère : « – Mais, il est bêteuh ou quoi ? – Il est parisieng mon chéri. » Bon, ben, on n’a pas été copaings. Là vous sentez bien l’enfance difficile, pleine de misère et de meurtrissures, hein ? Non. Ben non, vous avez raison. C’est dommage. Quand j’écrirais mon autobiographie je vais avoir bien du mal à faire verser la petite larme. N’empêche qu’au fil des années, je l’ai perdu mon accent. Devait y avoir un petit complexe caché quelque part.

Où j’en étais ? Je ne sais plus. Ah oui, je disais : et voilà pour les nombres. Il manque le plus important, que vous protestez ? Combien fais-je en ce jour de non-non-anniversaire ? Écoutez, je vous ai donné assez d’informations pour que vous puissiez calculer par vous-même. Allez, faites pas vos feignasses. Vous aussi vous vieillissez vous savez, alors prenez ça pour un cadeau que je vous fais. Faire un calcul, c’est faire reculer l’âge auquel Alzheimer vous tombera dessus de quelques jours.

Je fête un autre anniversaire en même temps : un an sans picole. Ça n’a pas été simple, mais ça n’a pas non plus été si dur que ce que je me l’imaginais. Pourtant au cours de ces dix dernières années je ne m’étais pas économisé le foie. Les sales habitudes étaient tenaces. J’avais comme qui dirait fini par organiser mes journées, et surtout mes soirées, autour de l’alcool. Et bien, vous me croirez vous me croirez pas, ma vie est plus belle que quand je me goinfrais trois litres à 9° par jour et que j’avais trop honte de mon état pour voir qui que ce soit, ou, si par malheur qui que ce soit m’avait vu, trop honte pour ressortir de chez moi pendant trois jours. Je dis pas que c’est la joie en continu depuis, je dis pas que je ne m’enfume plus la gueule au T.H.C. de temps en temps quand je me sens à bout de nerfs et que la bonne humeur ne semble pas revenir d’elle-même, mais je dis que pour moi l’alcool était une saloperie à laquelle il fallait à tout prix que j’arrête de toucher sans quoi je n’aurais certainement pas fait un million de kilomètres de plus autour du soleil. Et si je les avais faits, ç’aurait été en souffrant mille douleurs physiques et psychologiques, ça n’en aurait pas valu la peine.

D’ailleurs, autant naître n’était pas de mon fait et du coup, jusqu’à l’an dernier, casser ma pipe ne m’aurait en vérité pas fait râler plus que ça (je le souhaitais même un peu parfois vu que j’étais un peu moyen assez au bout du désespoir comme on pourrait dire), autant là j’ai fourni pas mal d’efforts pour ne pas crever tout de suite et être un tout petit peu heureux, alors maintenant ça me ferait vraiment chier de pas les faire ces quelques kilomètres de plus. Vous êtes pas d’accord, que je les mériterais ces kilomètres de plus autour du soleil ? Non. C’était un piège. Je crois pas au mérite, quel qu’il soit. Et puis mourir alors qu’on est dans une période heureuse de sa vie a aussi son charme.

Bref, trêve de joyeusetés, un an de plus et je me sens le même en même temps que je me sens changé. Dissertez, vous avez une vie. Moi, je vais aller profiter du cadeau que m’a fait mon amie. Est-ce que je veux parler du fait qu’elle est à mes côtés dans les bons comme les mauvais moments ? Non, on n’est pas aussi spirituels que ça. Elle m’a offert les mémoires de Siné, parues il y a moins d’une semaine chez Les cahiers dessinés. Une pure merveille. Je vous raconterai quand j’aurais fini.

À demain, la bise.

#010 – Présent, futur, passé

Violences du système contre violences des broyés·es du système. On en cause, on en causera, on en causait déjà. Hasard, bien utile à la tenue de mon blog, des thématiques qui s’entremêlent, voilà que mes lectures matinales de la presse d’il y a un demi-siècle me permettent de rattacher ceci à cela : injustices notoires et ville de Lyon, Pamela Anderson et Delfeil de Ton (deux sex symbols à la langue bien pendue, toujours actives bien que discrètes — ça va Delfeil ? L’accord au féminin pluriel ne vous choque pas tropes ? Y a plus de respect, madame Bouziges).

Lundi 3 décembre 2018, Pamela Anderson écrivait sur Twitter : « I despise violence…but what is the violence of all these people and burned luxurious cars, compared to the structural violence of the French -and global – elites ? »

Le 10 mai 1972, Delfeil de Ton écrivait dans la rubrique Vite, on est pressés de ses Lundis : « À propos des rigueurs de la loi, il ne faut surtout pas, comme le faisait remarquer le « Figaro » du 8 mai, que la Justice puisse être contaminée par les luttes des classes. Elle y perdrait de la sérénité. Le Figaro s’inquiétait, et il n’avait pas tort, au fond, des manifestations populaires contre le notaire de Bruay et sa fiancée dont rien à ce qu’on sache, n’est encore venu démontrer la culpabilité. Le fait d’être un bourgeois dans une région ouvrière n’entraîne pas automatiquement qu’on est un assassin ! Seulement, si les bourgeois étaient toujours jugés avec cette sérénité que réclame le Figaro on n’assisterait peut-être pas, de temps en temps, à ces manifestations de fureur populaire. Que pense, par exemple, le Figaro, de la condamnation de ce chef d’entreprise, présent dans son atelier de chaudronnerie au moment où ce garçon de 17 ans reçut l’ordre de descendre dans une cuve à l’ouverture étroite, dans le fond de laquelle on lui envoya de l’oxygène pour qu’il ne s’y asphyxie pas (merci pour lui) et puisse y effectuer une soudure (qui fit tout sauter) ? La chose eut lieu en octobre 71, à Lyon, à la chaudronnerie Magnard. Le garçon de 17 ans fut si grièvement brûlé qu’il est toujours à l’hôpital et que les médecins réservent leur diagnostic Le patron est passé en jugement. Il a été reconnu coupable. Vous savez combien ça lui a coûté, un garçon de 17 ans foutu pour la vie ? 700 francs d’amende. Ça fait cher la soudure. Le Figaro devrait protester. » À l’époque on avait droit à plus de 280 caractères.

Quelles leçons peut-on tirer du passé afin de fabriquer dès aujourd’hui un lendemain meilleur ? Dissertez, vous avez deux heures. Quand vous aurez fini vous me déposerez vos copies au coin de la rue, près des poubelles, un jour de pluie.

C’est tout ? Ben ouais. Aujourd’hui, c’est dimanche, mais surtout : aujourd’hui, je n’ai pas envie d’écrire, et comme vous n’avez sans doute pas envie de lire, ou de me lire moi en tout cas, je vais pas me forcer. Vous me payeriez que je n’écrirais pas une phrase de plus, et de toute façon vous ne me payerez pas, parce que vous êtes radins·es en plus d’être mauvais·es lecteurs·trices. Ah si, quand même, merci Delfeil, merci Pamela, c’est chouette de votre part d’avoir fait le travail à ma place. Je vous revaudrai ça.

#009 – L’histoire du Dieu Hibou

Je vous la fais version courte. Les Aïnous chantaient que le Dieu Hibou chantait qu’un jour, alors qu’il survolait le village des humains, il vit un groupe d’enfants sur la plage. Tous avaient des arcs et des flèches d’or. Ils étaient les enfants de familles qui autrefois étaient pauvres et maintenant devenues riches. Tous ? Non, l’un de ces enfants au contraire n’avait qu’un arc tout pourri et des flèches de même qualité. Car il venait d’une famille qui avait été riche et était tombée dans la pauvreté. Comment savait-il tout cela rien qu’en les survolant ? C’est le privilège des Dieux Hiboux, pouvez pas comprendre, vu que vous n’êtes ni dieux ni hiboux.

Quand ils le virent, les enfants se mirent à courir sous lui et à crier : « Le bel oiseau ! L’Oiseau Sacré ! Qui tire sur cet oiseau et arrive à l’avoir en premier est un vrai guerrier ! Un vrai champion ! » Car c’étaient de vrais petits merdeux. Alors les enfants des familles qui étaient autrefois pauvres et désormais riches tirèrent sur le Dieu Hibou qui, évidemment, évita aisément les flèches. Celui qui n’avait qu’un arc et des flèches toutes pourries le visa également, mais les autres se moquèrent de lui : « Eh, regardez le bouseux ! Il pense l’avoir alors que nous on l’a même pas eu avec nos flèches en or, ouuuh, gros pauvre va ! » et ils le piétinèrent et lui filèrent des coups de poing. Mais lui ne faisait même pas attention à eux et il tira, et le Dieu Hibou avait eu tellement de peine pour lui qu’il attrapa la flèche avec sa main, sa main de Dieu Hibou plus dieu que hibou là pour le coup, et il se laissa tomber.

Tous les enfants se ruèrent vers l’oiseau, l’enfant pauvre le premier, et tous l’insultèrent une bonne vingtaine ou trentaine de fois (c’est le Dieu Hibou qui le dit, c’est sa chanson, j’invente rien) : « Eh petit merdeux, c’est pas juste, c’est nous qu’on l’avait visé en premier, sale clochard ! Casse-toi ! » Et ils le tabassèrent bien correct comme il faut. Après un long moment, le pauvre petit réussit tout de même à s’enfuir en tenant l’oiseau fort contre lui, et, ne faisant pas attention aux autres qui l’insultaient toujours, il fonça chez lui.

Quand les parents du petit, qui étaient des vieillards, virent l’oiseau sacré ramené chez eux, ils le saluèrent en se pliant en deux, et se mirent à pleurer et à le vénérer. Ils avaient bien honte de l’accueillir dans leur vieille baraque toute moisie, mais comme la nuit était tombée, ils le gardèrent tout de même en lui promettant une offrande et en lui dépliant une belle couverture brodée pour la nuit. Dès que tout le monde se mit à ronfler, le dieu hibou se leva sur la pointe des pattes et en quelques battements d’ailes magiques couvrit le sol et les murs de trésors et de tissus précieux, et de meubles et de bien d’autres merveilles, et comme la vieille cabane vermoulue n’était pas assez grande, il en profita pour la transformer en immense manoir de métal, qu’il remplit d’autant plus de trésors. À côté du Dieu Hibou, Valérie Damidot pouvait allait se rhabiller.

Au lever du jour, la petite famille n’en crut pas ses yeux. Ils pleurèrent à nouveaux quelques bons litres de bonnes larmes et remercièrent l’oiseau encore et encore, et le vieillard coupa un arbre pour lui fabriquer un Inaos dont il le décora, et la vieille femme alla ramasser du petit bois et recueillir de l’eau pour faire du vin. Du vin de chez eux, qui n’était pas le vin de chez nous, puisque le Dieu Hibou nous raconte qu’en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, il y avait six bassines pleines de vin devant le foyer de la cheminée. Ensuite, le Dieu Hibou avec la Déesse du Feu et la Déesse des Personnes Âgées (oui), racontèrent diverses histoires de dieux en se sifflant le pinard avec le reste de la famille.

Après deux jours de beuverie, la vieille mère envoya son fils, qu’elle avait exprès sapé dans de vieilles loques, inviter à venir chez eux tous les gens qui avaient autrefois été pauvres mais étaient maintenant riches. Le Dieu Hibou regarda l’enfant entrer dans chaque maison et délivrer l’invitation, et vit que tous les gens qui avaient été pauvres et qui maintenant étaient riches riaient de lui. « Allons, allons, disaient-ils, quel genre de vin peuvent bien avoir fait ces sales pauvres qui puent et à quel genre de fête ringarde pourraient-ils bien nous inviter ? Allons-y donc pour nous foutre de leur gueule ! » Et donc une foule de personnes se mit en marche.

Certains, de voir seulement de loin l’immense maison furent si surpris et honteux qu’ils rentrèrent illico presto chez eux, la queue entre les jambes. Les autres avancèrent jusqu’à l’entrée de la maison seulement pour rester plantés là, paralysés, sous le choc.

Voyant cela, la vieille femme sortit et, les prenant par la main, les conduisit à l’intérieur de la maison. Tout le monde entra, lentement, plus que discrètement, et s’assit, et pas un d’entre tous ne fut capable de relever la tête. Le vieil homme prit alors la parole : « Comme nous étions pauvres, nous ne pouvions pas nous mêler à tout le monde, sans discrimination, mais le Dieu Hibou qui surveillait le village, a pris pitié de nous et nous a béni de cette façon, car nous n’avions jamais rien fait de mal. Alors, je voudrais demander à ce qu’à partir d’aujourd’hui, tous les habitants de ce village s’unissent et fassent en sorte de s’entendre les uns avec les autres. » Une fois qu’il eut dit ces mots, les villageois s’excusèrent tous auprès de lui et promirent tous très fermement de s’entendre les uns avec les autres dorénavant. Ce qu’ils firent, pour le plus grand bonheur du Dieu Hibou qui continue depuis lors de veiller sur le village des humains et de constater chaque jour qu’ils s’entendent bien les uns avec les autres.

Je vous laisse vous-même dégager une morale de cette histoire. Moi je saurais pas dire.

#008 – Vraies excuses et faux appartements

Bonjour, ou bonsoir, je ne sais pas, à toutes et à tous. Aujourd’hui, je n’ai plus internet. Je dis aujourd’hui, mais ça dure depuis plus de 24h. Je vous écris donc ces quelques mots sans savoir si je vais pouvoir vous les faire parvenir, et si je peux, à quelle heure vous pourrez les lire. Autant vous dire que je ne suis donc que très moyennement motivé, mais si par un heureux miracle la connexion était rétablie et que je n’avais pas rédigé un mot, certains et certaines m’accuseraient d’avoir profité de la panne pour ne rien foutre. Ce qui est assez mon genre, je dois le reconnaître. C’est d’ailleurs étrange, mais du fait de ne pas écrire directement sur l’interface du blog je n’ai pas l’impression de m’adresser réellement à vous. J’ai la sensation de faire semblant. Les mots ne viennent pas comme d’habitude. Je me force. D’habitude vous n’êtes pas là non plus, c’est vrai, mais j’ai moins de mal à vous imaginer.

Hein ? Comment se fait-il qu’il n’ait pas internet, vous demandez ? En vérité je ne sais pas si vous le demandez, puisque comme je vous le disais j’écris ce document sur LibreOffice et que le lien magique qui me permet d’habitude de savoir exactement ce que vous vous dites au moment ou vous vous le dites est rompu, mais il faut bien que je fasse avancer mon histoire, alors je fais semblant. Comment ça, pas d’internet, donc ? Parce que nous partageons une connexion entre voisines et voisins du même étage. Sommes-nous à ce point fauchés ? Non, mais nous vivons dans de faux appartements. Ah, je sens que j’ai piqué votre curiosité. S’agit-il d’appartements en pain d’épice comme dans le conte Hansel et Gretel ? Ou, un peu comme dans Hook, pensons-nous très fort des portes, des murs, et des salles de bains pour que le terrain vague se transforme en habitation standard par le pouvoir de l’imagination ? Non. Ce n’est pas ça.

Nous vivons dans des appartements qui n’en étaient qu’un seul à la base. Un seul d’environ cent mètres carrés, que les propriétaires ont partagé en quatre studios d’une vingtaine de mètres carrés tout en n’en déclarant qu’un seul. Je sens qu’on va s’amuser pour régler la taxe d’habitation. Il paraît que ça se fait de plus en plus, de partager les appartements en minuscules clapiers. C’est qu’il doit y avoir avantage. Pour le propriétaire, s’entend. Enfin, le problème le plus important pour un blogueur comme moi qui a déjà assez de mal à se tenir à la régularité dans ses publications vient des prises téléphoniques et fibre. Dans trois des quatre appartements, dont le mien, elles sont là, bien visibles, neuves à vrai dire, et pour cause : elles n’ont jamais été connectées à quoi que ce soit. D’un blanc plastique immaculé je vous dis. Les câbles n’ont pas été tirés, personne ne sait ou ne veut savoir exactement où se situe quoi. Ni ex-France Télécom, ni le fournisseur d’accès fibre de l’immeuble, ni le propriétaire des clapiers, ni le gérant qui n’est pas une agence et qu’on se demande bien ce qu’il est, ni le mec qui s’occupe des réparations dans tous les appartements que gère le gérant et qui est le seul de tous ces interlocuteurs auquel on ne s’adresse qu’en l’appelant par son prénom. L’origine africaine de son prénom et le fait qu’il soit homme toutes mains, factotum dirait l’autre, me fait penser que son statut et ses origines justifient du point de vue du gérant et des propriétaires le fait qu’ils n’aient jamais senti le besoin de nous le présenter par son nom de famille, et donc encore moins en le faisant précéder de Monsieur, contrairement à eux-mêmes. Je ne vous fais pas la liste exacte de tous les éléments qui me font appeler ces lieux de faux appartements, croyez-moi simplement si je vous dis que ça ne s’arrête pas là. Mais revenons aux prises qui ne sont là que pour faire joli (et qu’elles sont jolies !) : la seule personne à avoir réussi il y a quelques années, après des mois de galère, à obtenir de toutes les personnes concernées qu’elles prennent le temps de trouver un moyen de faire raccorder son appartement, partage la connexion de la box ainsi que son abonnement, avec les trois autres appartements. Et c’est bien sympa de sa part.

Non, ce n’est pas mon faux appartement. Faut pas pousser.

Malheureusement, il arrive que la box plante. Ce qui est le cas actuellement. De plus, la voisine abritant cette dernière dans son faux appartement s’étant sans doute absentée, comme souvent, pour le week-end et ne nous ayant pas laissé moyen de la contacter, nous l’avons dans l’os. Avec mon amie nous avons bien essayé de créer un hotspot à partir de la 3G de son téléphone, mais celui-ci étant trop mauvais nous n’avons pas réussi à charger une seule page internet depuis le milieu de l’après-midi. Et mon téléphone à moi ? Ça fait plusieurs années que j’ai opté pour un abonnement sans internet. Ne me jugez pas.

Voilà donc où nous en sommes : il est possible que vous ne lisiez jamais ce billet, ce qui, convenons-en, ne produirait sans doute pas un grand manque chez vous, mais si par hasard j’arrive tout de même à accéder au blog avant minuit, il n’est pour autant pas garanti que ce me soit également possible samedi et dimanche, ou même lundi. Dans ce cas-là, ne vous inquiétez pas, vous savez maintenant quelle est la raison de cette absence, et surtout ne pensez pas que tout ça est dû au fait que je suis une grosse feignasse. C’est peut-être vrai, mais vous me vexeriez énormément.

Allez, on se revoit au plus tôt.

#007 – Ennemond Gaultier, compositeur presque Lyonniais

Hier, je me suis mis en tête de vous causer, de temps à autres, de compositeurs et compositrices Lyonniais·es. Pas de contemporains, quoi que ça pourrait venir (c’est qu’il faut bien le remplir ce blog et qu’à la longue je risque d’être à sec niveau sujets), mais des vieux et des vieilles ! Et c’est comme ça que je suis tombé sur Gaultier le Vieux. Enfin, Gaultier de Lyon. Enfin, Ennemond Gaultier. Ouais… On y reviendra.

Donc, au hasard de mes recherches, je trouve deux partitions pour clavecin issues du Manuscrit Bauyn. Un vieux recueil de pièces pour… Pour…? Clavecin. Très bien. Alors, les titres… Sarabande de Mr Gaultier et Canaries de Mr Gaultier. Okay. Apparemment, c’est pas ses morceaux les plus connus, d’autres de ses compositions portent le même nom, mais a priori ce ne sont pas les mêmes. Voyons voir ce que ça donne. Je lance mes logiciels de musique et je commence à y recopier note par note les partitions. Entre temps, je suis allé faire un petit tour sur Wikipédia où j’apprends que ce brave Ennemond n’était pas du tout claveciniste, mais luthiste. Bon, mais après tout, on peut très bien jouer d’un instrument principal tout en composant pour n’importe quel autre instrument.

Une fois la sarabande notée dans mon logiciel, j’y colle donc un beau son de clavecin et je lance le playback. Hum. C’est pas beau. Ça ne sonne pas clavecin du tout. Mettons-y un son de luth, et quelques percussions vite faites. Et maintenant ?

Ennemond Gaultier – Sarabande du Manuscrit de Bauyn

Ça passe un peu mieux. Alors, oui, vous allez me dire que normalement, une sarabande, c’est plus lent que ça. Hein que vous allez me le dire ? Allez-y, dites le moi. Ah ! Et bien vous vous plantez. Vous n’aviez qu’à mieux vous documenter, ou, comme moi, simplement lire en vitesse quelques infos sur Wikipédia. La sarabande, donc, est à la base une danse rapide qui nous vient d’Espagne ou d’Amérique du Sud, on sait pas bien. On ralentira son tempo au cours du temps, mais on estime qu’à son introduction en France, entre les années 1620 et 1630, elle est encore rapide et ne deviendra la sarabande lente, on pourrait dire baroque, qu’à partir des années 1700 environ. Or, Gaultier vit de 1575 à 1651. Et toc. Bon oui, d’accord, la sarabande serait originalement supposée être accompagnée de castagnettes et moi j’ai mis des sortes de tambourins. Ben d’une j’avais pas de castagnettes sur mon logiciel, et de deux c’est pas parce que dans l’Espagne du XVIe siècle elles étaient accompagnées de castagnettes qu’elles l’étaient également en France au XVIIe siècle. Et re-toc.

Une fois la sarabande terminée, je m’attaque aux canaries. Ce n’est qu’un morceau hein, très court d’ailleurs, ça s’appelle canaries avec un s, mais c’est une seule pièce. Le moyen français c’est relou. Là, pareil, je refais bien toute la partition dans mon logiciel, j’y fous du clavecin… et c’est de la merde. Je repasse en son de luth et voilà ce que ça donne :

Ennemond Gaultier – Canaries du Manuscrit de Bauyn

Certains clavecins disposent d’un jeu luthé, c’est-à-dire qu’une petite barrette couverte de feutre ou de cuir qui vient s’appuyer sur les cordes pour en étouffer le son et donner l’impression qu’on joue du luth, il est donc possible que ces deux pièces aient été composées pour qu’on les joue de cette façon (sauf que j’ai pas cette option sur mon logiciel), mais il est également possible que ce soit des adaptations pour clavier de tablatures pour luth. Et oui au passage, les tablatures, ça remonte à loin, ce ne sont pas les « partitions pour les nuls » que beaucoup se figurent.

Les canaries donc, ou la canarie plutôt, est encore une fois une danse avant tout. Que nous dit Wikipédia en français ? Vraiment pas grands chose. Et en anglais ? À peine plus. Et en allemand ? Ah, là y a de l’info, là c’est pointu ! Seulement je cause pas allemand, enfin plus que très mal. Ce que j’ai réussi à comprendre de tout ça, c’est que c’est une danse qui nous vient des îles Canaries, qui a été très populaire en Europe au XVIe et au XVIIe siècles, et que généralement son tempo est plus rapide que celui d’une gigue. Et démerdez-vous avec ça. Je pense du coup que ma version n’est pas assez rapide, mais écoutez hein, ils n’avaient qu’à être plus précis dans les instructions sur la partition. Déjà qu’on n’est pas sûrs que ce soit une pièce pour clavecin à la base, et qu’on n’est même pas sûrs que ce soit Ennemond Gaultier et pas son cousin Denis, qui était aussi luthiste, le compositeur de ces deux morceaux ! Faudrait voir à faire un effort.

Est-ce qu’au moins ce Gaultier de Lyon est véritablement de Lyon, hein ? Ben non pardi ! C’est qu’il me ruine ma note de blog ce mec-là. Pour la peine on va l’appeler par son autre surnom, Gaultier le Vieux, ça lui fera les jambes. Gaultier le Vieux, donc, est né à Villette-Serpaize (à une petite trentaine de kilomètres de Lyon) en 1575 et serait mort à Les Nèves, qui serait aujourd’hui Salaise-sur-Sanne (à une bonne soixantaine de kilomètres de Lyon) en 1651. Niveau carrière : on dit qu’il aurait été page chez Antoinette de La Marck, Dame de Monsmorency, à l’age de sept ans ; on dit aussi qu’il aurait fait son apprentissage entre Toulouse et Pézenas, mais on dit également qu’il aurait d’abord travaillé à Lyon avant d’entrer au service de Marie de Médicis en 1620. Bref, on en dit des choses, et des choses pas sourcées. Vous voyez, c’est vraiment le merdier, et moi je ne suis qu’un simple blogueur, ni journaliste ni chercheur, qui s’est donné pour objectif de torcher un article par jour, alors ne comptez pas en apprendre plus ici parce que j’ai plus le temps. C’est déjà bien beau qu’on l’ait pas totalement oublié, Gaultier le Vieux pas vraiment de Lyon.

#006 – Aujourd’hui je voulais faire court, mais là c’est pas ma faute

Hier et avant-hier, j’ai écrit des billets relativement longs (longs pour le lectorat des internets qui décroche au bout de trois paragraphes en moyenne) et plutôt sérieux (faut le dire vite). J’avais donc décidé qu’aujourd’hui la note serait con et courte. Au final, pour le côté court… vous jugerez vous-même. Par contre niveau connerie, je crois qu’on respectera nos engagements.

Hier (répétition), alors que je rentrais de la fac, je me rappelai que nous n’avions plus grand-chose à déjeuner le matin, et qu’il aurait peut-être été bon que je fasse quelques menues courses, en plus de me dire que je me taperais bien un petit goûter vu que je n’avais pas mangé depuis 6h du mat et que les quatre cafés que je m’étais enfilés (voir billet d’hier) commençaient à me ronger doucement l’estomac. Ça tombait mal car un supermarché d’une grande enseigne du genre que je déteste bien comme il faut se situait juste à quelques mètres en face de moi. La mort dans l’âme, et la flemme dans les jambes, je finis par me résoudre à y entrer pour ne pas avoir à faire un détour. Vous pouvez m’insulter.

Je choisis dans les rayons :

  • un pot de confiture de fraises ;
  • un tablette de chocolat noir ;
  • un sachet de petits pains grillés suédois.

Je payai par-carte-s’il-vous-plaît. – Sans contact ? – Oui, merci. Puis j’attendis. Longtemps. Longtemps. Longtemps. Longtemps…

Dites-donc, elle est un peu longue votre machine l… NOM DE DIEU !!

QU’AI-JE FAIT ?? J’AI TUÉ LA FORÊT AMAZONIENNE À MOI TOUT SEUL POUR TROIS BISCOTTES !! Incroyable ! Ça n’en finissait plus de sortir !

D’ordinaire, si vous avez fait peu d’achats, la personne à la caisse vous demande si vous voulez le ticket ou pas. Là elle n’a rien demandé, elle a bien dû voir à mon visage que oui, je le voulais ce ticket, que j’allais même l’encadrer, que j’allais l’honorer toute ma vie à la mémoire des arbres tombés sous les coups meurtrier du couponing abusif, que j’allais ajouter cette aberration à la longue liste des raisons qui feront que je ne refoutrai plus jamais les pieds, ou alors que je n’oublierai pas de me fouetter 19,99 fois, dans ce genre d’hypermerdiers à la con.

Non, sans déconner, même le lendemain, je suis toujours autant époustouflé par la longueur de ce ticket de caisse que j’en suis écœuré. Sur les 1,14 euros que m’ont coûté la plaquette de chocolat (dont j’ose pas imaginer les conditions de récolte des fèves de cacao qui ont servi à sa fabrication, non vraiment, faut pas que j’imagine), les 14 cents sont sans doute partis dans l’encre et le papier.

Est-ce que je commente l’obscène « + J’ACHETE + J’ECONOMISE ! » de la dernière portion de ce ticket en quatre parties et d’une longueur totale de 87cm (j’ai mesuré) ? Non. Je ne le commenterai pas. Je pense que je pourrais en péter d’une rupture des veines du front. Je vous laisse à votre loisir méditer sur cette maxime moderne, moi je vais prendre l’air, ça va me faire du bien.

#005 – Je m’inquiète de peu, mais ça va passer

Je suis inquiet. Pourquoi donc, me demanderez-vous, en cette période faste, et d’harmonie sociale, et de paix mondiale, et de stabilité climatique, et de démocraties florissantes ? Je vois que vous n’avez pas perdu votre humour. C’est bien, nous en aurons sans doute besoin dans les années qui viennent. Bon. Je suis inquiet car je me demande si l’histoire n’est qu’un éternel recommencement. Le cycle des guerres et des armistices est-il donc impossible à arrêter ? Y aura-t-il un décembre 2018 cinquante ans après mai 68 ? Y avait-il un Elon Musk en Atlantide qui avait déjà commercialisé avec succès des voitures électriques et envisagé le voyage sur Mars ? Les Atlantes colportaient-ils-et-elles eux-et-elles-mêmes les rumeurs d’une île engloutie à la technologie hautement avancée alors que tout le monde savait bien que c’était des conneries ? Euheum. Excusez-moi, je me perds en digressions absurdes, mais c’est tellement tentant avec des questions aussi ouvertes et banales que celle-ci. Allez, une petite dernière : combien de fois au cours de l’Histoire a-t-on déclaré que ou s’est-on demandé si l’Histoire n’était qu’un éternel recommencement ? Je ne le sais pas plus que vous. Je peux simplement vous indiquer, et plutôt maladroitement, les quelques éléments qui ont fortuitement contribué à mon inquiétude à ce sujet aujourd’hui.

J’étais tranquillement en train de bouquiner sur un banc de l’université cet après-midi (non, je n’ai pas repris mes études, je suis auditeur libre, mais j’y reviendrai sans doute un autre jour), quand je m’avisai qu’un ou plusieurs hélicoptères nous survolaient. Je me demandai si c’était la Carte au Trésor qui tournait un épisode à Lyon, mais, sans personne de mieux informé alentour, je poursuivis ma lecture sans me poser plus de questions :

« L’histoire offre peu de spectacles aussi poignants que ce retour de violence qui déchira le tissu de la paix impériale. Destin des civilisations tranquilles : elles s’enrichissent de leurs travaux, s’amollissent dans le confort — et deviennent la proie d’envahisseurs étrangers. Les Japonais, du XIIe au XVIIe siècle, surent fort bien s’envahir eux-mêmes et se massacrer insulairement. La violence, longtemps endormie, se réveilla comme une fièvre contagieuse. Dans les provinces, les clans s’armaient. Des brigands venaient hanter les abords de Heian. Les monastères bouddhiques eux-mêmes se constituaient des milices, et d’un temple à l’autre les querelles donnaient lieu maintenant à des batailles rangées. Les moines, rassemblés jadis au sommet du mont Hiei pour protéger de leurs prières la capitale, portaient le tumulte dans ses rues et brandissaient en processions menaçantes des hallebardes et des images saintes. (…)

Ceux qui restaient isolés étaient perdus, il fallait entrer dans la mouvance d’un clan majeur, et renforcer les plus forts pour mériter leur protection. Des coalitions se formèrent, de plus en plus vastes, et ce mouvement d’agrégation fit apparaître, au XIIe siècle, deux ensemble rivaux, de puissance à peu près égale, l’un dirigé par la maison de Taira, nommée aussi Heike — l’autre par celle des Minamoto, ou Genji. Tout se divisait et se polarisait, il fallait être soit blanc, soit noir, comme dans la Florence de Dante. Ce partage, qui sillonnait toute l’épaisseur de la société japonaise, depuis les plus lointaines rizières jusqu’à la cour, rendait la lutte à mort inévitable. (…)

Les fujiwara se flataient d’être les spectateurs d’une guerre d’usure, ils attendaient l’annihilation de la violence par la violence — illusion toujours déçue des neutres. La cour n’avait plus le pouvoir d’arbitrer le conflit, elle n’avait même plus les moyens de défendre sa neutralité. Le jeu des forces rivales la traversa, la ballotta, la déchira. (…)

Les mœurs avaient changé : l’exil ne suffisait plus, ni le cloître. La peine de mort, l’attentat, le suicide étaient de nouveau la sanction dernière des conflits de pouvoir. On n’hésitait plus à faire mourir un moine convaincu de conspiration, à brûler des temples pour l’exemple. Un prisonnier de guerre, on le décapitait. On s’exerçait sur lui au maniement des armes, on vérifiait sur sa chair le tranchant d’une lame. Le droit de survivre à la défaite n’était pas reconnu. Pas de quartier pour celui qui n’avait pas su vaincre, qui vaincu n’avait pas su fuir, qui ne pouvant fuir n’avait pas su se tuer. »

Maurice Pinguet, La mort volontaire au Japon, Éd. Gallimard, 2012.

C’est à peu près à cet endroit du bouquin que je fus tiré de ma lecture par des clameurs venant de l’extérieur. C’était à n’en pas douter les voix mêlées et grognantes d’un bon groupe de manifestants bien de chez nous. Au même moment des hommes de la sécurité passèrent juste devant moi, courant je ne sais où, une entrée sans doute, et gueulant dans leur talkie-walkie : « PUTAIN ! PUTAIN ! FERME !! FERMEEE !!! » Pendant ce temps, les hélicoptères ne cessaient pas de tournoyer là-haut dans le ciel mi-gris, mi-bleu, ça dépendait des moments. Évidemment, je me doutais bien que ce n’était pas grand chose —et ça n’était réellement pas grand chose— aussi je me replongeai dans mon livre, mais bon, vu l’ambiance dans le monde et dans le pays, ma lecture ne sonnait pas exactement de la même manière que si j’avais été vautré sur l’herbe d’un parc entouré d’enfants s’amusant pendant les trente glorieuses. J’eus quelques pistes possibles sur les raisons de cette effervescence juste avant de rentrer dans l’amphi, par les conversations captées vite-fait entre certaines étudiantes : « manifestations… lycéens… écoles… casseurs…. fermetures… contrôles… moi j’aime pas les carottes, sauf crues… moi c’est les épinards… » Rien de bien original quoi. N’empêche qu’hier, même si comme je vous le disais en ce moment je ne suis pas l’actualité, j’avais également eu vent de certains évènement qui m’invitaient à penser que les choses risquaient de devenir un peu plus sérieuses qu’elles ne l’avaient été au cours de ces dix dernières années en matière de conflits sociaux.

En cours, nous avons enchaîné sur l’histoire de Tokyo, de la fin du shogunat à nos jours, et il me fut fort navrant (je sais pas pourquoi j’emploie ce registre, alors posez pas la question) de voir dans un même pays une jeunesse nourrie au nationalisme puis quelques années plus tard une autre au pacifisme et comme les deux recettes avaient été aussi aisées l’une que l’autre à composer par le gouvernement et à accepter par le peuple. La différence étant que l’une avait produit une nation prodigieuse économiquement parlant, tandis que l’autre avait conduit à, choisissons au hasard parmi ses prouesses, 20 millions de morts en Chine et Pearl Harbor. Les images de la montée du nationalisme m’évoquaient évidemment aussi tous les discours qu’on peut entendre à nouveau murmurés de-ci de-là en Europe et aux États-Unis ces derniers temps. Ah, mais le plus rageant et inquiétant à la fois, c’était de voir comme l’être humain se satisfait de décennies de massacres de masse aussi bien que de longs siècles de raffinement toujours plus poussé dans les interactions sociales et dans les arts, ou bien de la recherche perpétuelle de justice comme de l’arbitraire le plus éhonté. Si seulement au Japon on avait sauté l’étape sanguinaire pour passer directement au premier pays dont la constitution interdit à jamais à son peuple de se munir d’une armée (à jamais, c’est ce qui est écrit, aujourd’hui il y a tout de même des débats à propos de…), ça aurait été… euh… ben, vachement plus sympa. Après la guerre, d’une génération à l’autre, les jeunes n’ont même pas bronché quand leurs professeurs ont changé de méthodes pédagogiques et de morale, ils ont mangé la bonne purée d’idéal de paix mondiale qu’on leur donnait et, surprise, ils n’ont pas été malades ! Même, je crois que ça leur a donné le goût de. C’est dommage qu’on n’ait pas commencé par ça tout de suite, parce que pour ceux qui y ont goûté jeune le gout du sang à l’air difficile à oublier. 

Nous avons également revu brièvement quelques images du mai 68 japonais que nous avions déjà étudié auparavant un peu plus en détail. Les images nous sont familières. On dirait la France, à voir l’équivalent des C.R.S. Japonais déloger à coups de canons à eau les étudiants en colère de leur université occupée depuis un an. Sauf que ! si chez nous l’histoire nous apprend que les étudiants gauchistes (et ce n’est pas un sale mot dans ma bouche) qui naguère rêvaient d’un monde plus humain et s’unissaient aux travailleurs (rêvant, eux, d’un travail moins con, moins dur et surtout plus justement rémunéré et organisé) pour caillasser la flicaille à la solde du pouvoir en place sont devenus les fervents défenseurs du libéralisme antisocial d’aujourd’hui, au Japon elle nous a montré que les mouvements de gauche peuvent, aussi bien qu’une droite conservatrice, produire de bons assassins, comme ceux de l’Armée Rouge Japonaise ; ces gens qui n’hésitaient pas à détourner des avions, tirer dans la masse pour faire entendre leurs idées, et qui finissaient même par s’éliminer entre eux, par paranoïa ou pour d’infimes divergences entre les doctrines de leurs différentes factions.

Pour être tout à fait honnête, peut-être que ce qui m’a également rendu un poil nerveux, c’est de m’être enfilé quatre cafés en deux heures, alors que d’habitude je n’en bois pas, le tout en compilant les horreurs de l’humanité sur ce petit bout de terre entouré des eaux. Mais bon, même sans café, temps de paix et temps de guerre semblent tout de même inlassablement se succéder jusqu’à aujourd’hui.

Alors, l’Histoire, un éternel recommencement ? Ai-je raison de m’inquiéter un peu, moi qui n’ai jamais été porté au déclinisme ou à l’apocalyptisme (doit y avoir un vrai terme pour ça, mais là je l’ai pas) ? Les humains sont-ils condamnés à s’entretuer, se sacrifier, à intervalles réguliers pour des conflits d’idéaux dont les enjeux seront incompréhensibles ou simplement jugés ridicules à leurs propres yeux dix, vingt, cinquante, cent ans plus tard ? J’ose espérer que non. D’ailleurs, pour ne pas laisser croire que Monsieur Pinguet se montre injuste envers l’humanité dans son bouquin, je terminerai cette note par un autre extrait :

« S’il existait une nature humaine, nous pourrions nous contenter d’en demander raison aux sciences de l’homme. Psychologie et sociologie nous livreraient une essence peut-être variée et complexe mais immuable du suicide — comme de la famille, de l’art, du châtiment, du travail, de la folie, du pouvoir, ou de toute structure cardinale de l’être homme. Ce serait le cas si l’homme était séparable du temps — vieux rêve que l’idéalisme métaphysique poursuivit et que la science voulut reprendre. Mais comment fixer, au nom de la loi divine, au nom des lois de la nature, des limites que l’homme ne voudrait pas dépasser ? Nous pouvons décrire et comprendre, mais définir et déterminer, non. À la question : qu’est-ce que l’homme ? — nous ne pouvons que répondre : demandez-le à son histoire, car l’homme est à lui-même une énigme éparse dans le temps. Il n’est que la somme dispersée de ses possibilités, de tout ce dont il se rendit, se rend et se rendra capable. Ce qu’il est n’est que ce qu’il peut être, et ce qu’il peut être c’est à la réalité historique future ou déjà accomplie de nous le dire — en le recueil de sa mémoire, en la fermeté de sa décision et de son espoir. L’unité de l’homme n’est pas menacée par la liberté qu’il prend de s’inventer puisque toute pratique inscrite dans l’histoire se laisse  comprendre et se révèle, à l’examen, dotée de sa logique propre, peu à peu intelligible à travers, nous dit Nietzsche, « tout le long texte hiéroglyphique, laborieux à déchiffrer, du passé de la morale humaine ». »

Allez, à demain.